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Billet de blog 4 nov. 2021

COP26, une opération de communication

Il ne fait pas de mal cet article en tête du bandeau du club, « COP26 : bal des bourreaux ». Il faut dire qu’il a été écrit par un spécialiste de l’analyse du discours, de la communication, de la science du langage. Il faut bien laisser faire les spécialistes.

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Puisque Albin Wagener est aussi Docteur HDR en controverses sociales et médiatiques, il voudra bien autoriser les quelques remarques d’un béotien en « blablatisme ». C’est le caractère d’absolue trivialité en matière d’écologie de son billet qui appelle nos innocents commentaires. Il nous semble être l’archétype du discours médiatique et pseudo critique actuel de la COP26. C’est sa généralité qui est formidablement intéressante et qui séduit. Le discours ambiant, dont il est l’illustration la plus achevée, s’en tient  en effet le plus souvent à un simple écologisme déclamatoire sans suite, à une posture morale surplombante et à un accompagnement du dérèglement actuel.

Le préambule obligé est ici sans surprise. Il consiste à présenter la conférence en cours « comme la rencontre de la dernière chance » (même si en l’occurrence on fait parler les autres sans les contredire), à la présenter quelques lignes plus loin comme « cruciale » ; à lui donner quitus de certaines réalisation lointaines : « des annonces ont déjà été faites du côté de la déforestation (annoncée comme étant stoppée en 2030) ou de la sortie des énergies fossiles de certains pays, comme l’Inde… même si la date est si lointaine (2070 !) ». La succession de ses grandes messes devraient pourtant appeler d’immédiates et inverses conclusions : la COP26 ne peut avoir à nouveau que des effets délétères sur le climat. En 2009, la COP15, plus connue sous le nom de conférence de Copenhague, entérinait ce qui constitue encore le principal objectif des négociations climatiques : la limitation du réchauffement à maximum 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle. En 2015, avec la COP21 et l’accord de Paris, les dirigeants de la planète s’engageaient à contenir « l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et [à poursuivre] l’action menée pour limiter l’élévation de la température à 1,5 °C ». Pourtant, comme le confirme le dernier rapport du GIEC d’août 2021, la température moyenne de la planète a déjà augmenté de 1,1 °C, à cause des gaz émis depuis la révolution industrielle du milieu du XIXe siècle. L’investissement dans le secteur fossile continue de croître au niveau mondial et la plupart des experts s’accordent à considérer, compte tenu de l’inertie du phénomène, que le réchauffement sera de toute manière supérieur à 1,5 °C autour de 2040. C’est en regardant le passé des conférences, leurs incidences sur la planète (taxe carbone, transition énergétique, pays du Sud, etc.) que l’on peut avoir quelque idée sur le sujet. Les communicants semblent se partager entre ceux qui ne voient pas ce qu’il y a à voir (le réchauffement sera supérieur à 2°C, le capitalisme vert est un non-sens, etc.) et ceux qui ne veulent surtout rien faire quand bien même ils ont un peu vu. Les hypothèses concurrentes de l’ignorance et du cynisme intéressé doivent là encore se départager.

En guise de faits marquants, c’est une suite d’insignifiantes anecdotes qui nous est servie : « La photo de famille du G20 (…) devant la célèbre Fontaine de Trévi, dont les leaders se risquent à un sinistre jet de piécette », «les petites siestes de Joe Biden et Boris Johnson », « l’arrivée [empêchée] de la ministre israélienne de l’énergie Karin Elharar », « les difficultés considérables à accéder au sommet de Glasgow (des « petites » délégations, des ONG, des associations et fondations de lutte contre le dérèglement climatique) [tandis que] certaines personnalités particulièrement controversées, comme Jeff Bezos, accédaient sans difficulté à la COP 26 (en jet privé, cela va sans dire)», « le trajet pas très « COP26 » d’Ursula von der Leyen ». Ajouter à cela quelques propos fielleux sur un quelconque politique et vous faites le buzze sur Mediapart : « l’hypocrisie d’un Emmanuel Macron qui déclame de grands discours écologiques tout en faisant la promotion du gaz fossile ».

L’analyse est par la suite toujours la même, la fait-diversion de l’actualité et la personnalisation des problèmes servent de système explicatif. C’est pour le blogueur « ce contexte, (…) l’organisation discutable, le comportement suspect des politiques», qui est le révélateur de cette situation désespérante ;  ce sont « les personnes les plus coupables qui concentrent les moyens les plus importants » qui en sont responsables ; c’est parce que « la majorité des décideurs présents à la COP 26 sont aussi les plus gros bourreaux de la planète » que les conférences capotent sans discontinuer depuis une décennie. La conviction du billettiste est que le système change à condition d’être bien piloté et conseillé.  Il n’y a, par malheur pour lui, pas de force intrinsèque des idées de justice et les réformistes ignorants et sans « science » l’apprennent à leurs dépens. Ils se heurtent, sans que rien n’y fasse jamais, à la dure matérialité des faits. Les raisons des échecs répétés des COP sont de nature systémique. Les contradictions du système ne peuvent pas être atténuées, elles doivent être portées à maturité et supprimées. La classe dirigeante insatiable, pour des raisons naturellement basiques et non psychologique, n’est ni progressiste, ni morale, ni championne des libertés et surtout pas représentante de l’intérêt universellement humain.

Les conclusions et les propositions cependant atteignent rarement de tels sommets. Nous en sommes bouche ouverte et bras ballants. « Les tortionnaires les plus appliqués pérorent (…) tandis que les premiers pays victimes du changement climatique et les associations militantes se retrouvent relégués au rang de faire-valoir ou de personnages secondaires. (…) alors qu’une organisation démocratique de ce type de sommet pourrait permettre, et tout le monde en est parfaitement conscient, de proposer des votes démocratiques ouverts et équilibrés pour prendre, porter et assumer des résolutions qui permettraient d’engager durablement tous les pays de la planète, ainsi que les organisations qui auraient les moyens de superviser et coordonner d’ambitieuses politiques climatiques.» Ah, si tous les gars du monde voulaient se donner la main. Il n’est jamais venu à l’idée au spécialiste de l’analyse du discours, de la communication, de la science du langage que la majorité des gouvernants ont bien été élus, que par ailleurs des organisations démocratiques de sommets de victimes du changement climatique et d’associations militantes ont bien eu lieu sans que rien ne change.

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