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Billet de blog 8 nov. 2021

Amitav Ghosh : Littérature et écologie

Il n’y a jamais de conversion purement intellectuelle possible. Les idées n’ont en aucun cas un effet par elles-mêmes mais accompagnées, soutenues d’affects qui leur donnent leur élan et leur force. La littérature dispose des moyens de s’adresser aux corps et aux cœurs, auxquels elle propose immédiatement des affections : des images, des émotions, des rapprochements.

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Le roman  d’Amitav Ghosh, « La déesse et le marchand »[1], n’a pas pour visée première de véhiculer les idées d’écologie. Certes, l’auteur, qui s’est préoccupé des dérèglements climatiques dans son essai « Le grand dérangement »[2], a bien envie de dire quelque chose sur le sujet mais il le fait avec sa sensibilité, sa capacité d’empuissanter la fiction, sans lourdeurs signifiantes, sans propos délibérés ou magistère pénible. Son très beau livre est avant toutes choses une entreprise de particularisation, d’incarnation des changements climatiques d’aujourd’hui. Cela tombe à pic car les objets de la nature sont bien en attente d’être différemment dits, en attente d’être différemment entendus. Sans la manière, ils menacent en effet de rester dangereusement en plan, de vivoter dans le froid constat et le pur calcul. Ils ont urgemment besoin, pour produire une nécessaire envie de mouvement et d’action, d’entrer dans les cœurs. Il est possible d’analyser jusqu’à plus soif les changements climatiques, de démontrer les mécanismes du réchauffement, de mettre à jour les structures aux origines du bouleversement, rien jamais ne remplace le récit qui présente le monde, met en mouvement la pensée, dit l’expérience humaine, élargit l’univers. Il ne faut plus seulement aujourd’hui décrire la crise climatique, il faut la faire sentir dans les chairs. Il le faut d’autant plus que les responsables de la destruction de la planète ont pour alliés le temps et l’espace : le temps long qui, étirant la liaison des causes passées-présentes et leurs effets futur, brise les consécutions réelles ; l’espace qui, séparant les responsables et les victimes de la crise climatique, disloque la liaison des faits et des causes. Le temps ramassé, l’espace contracté du roman reconcentrent ce que le temps réel et l’espace considérable diluent et démembrent, il rétablit dans leur intégrité les enchainements cachés, les liaisons imperceptibles, il réalise une crise qui est sciemment sous-réalisée : tout alors s’ensuit visiblement, tout est représenté d’un seul tenant et ressaisit dans l’unité d’une compréhension affectante.

Deen, marchand de livres rares, fait une entrée plutôt discrète dans ce récit : il a un problème avec un terme ordinaire, banal, usuel en bengalais mais au centre d’une obsessionnelle et peu ordinaire histoire de marchand, de fuites, de déesse et de serpents. On est avant ça frappé par la placidité de l’existence d‘un Deen plus tout jeune qui a consacré tous ses efforts à construire, entre Brooklyn et Calcutta, une vie paisible, effacée et sans histoire et qui y est plutôt bien parvenu. Le plus étonnant est que cet esprit raisonnable et tempéré, cet incontestable rat de bibliothèque empêtré dans la solitude, embarque brutalement pour les aventureuses Sundarbans, pour un légendaire sanctuaire au cœur des mangroves du delta du Bengale noyées de tempêtes.  C’est avant, avant que son univers soit définitivement bousculé par les inondations, les tornades, les migrations humaines et animales, avant le face à face avec les araignées et les serpents venimeux, avant d’irréelles coïncidences.

La société est aujourd’hui durablement ébranlée par les catastrophes. Des évènements climatiques inédits sont venus perturber l’ordre du monde. Les personnages du roman, chacun à leur manière et suivant leur expérience propre, vont faire corps avec cette nouveauté. Ils vont composer une histoire pleine de couleurs, d’aventures et d’énigmes, entre Calcutta et Venise, une histoire dans laquelle péniblement et au fil des pages une vérité va faire son chemin et s’arracher par son universalité aux circonstances de son apparition. L’auteur avec beaucoup de talent utilisera pour cela le mode très efficace de la fantaisie, il jouera à la marge du réel. Deen, réunissant passé et présent, voudra découvrir coute que coute les réalités qui se cachent derrière la légende. Cinta, son amie vénitienne déchiffrera pour lui l’épopée merveilleuse du marchand et introduira un peu de magie et beaucoup de culture dans la froide rationalité des jours : Unde origo salus – « De l’origine vient le salut ». Tipu et Rafi, réfugiés climatiques referont le voyage éternel, différent et toujours le même, le voyage du marchand entre Orient et Occident : « Tout être humain à le droit de fantasmer, non ? C’est un des droits de l’homme les plus importants. A chaque fois que vous regardez votre téléphone ou un écran de télévision, vous tombez sur une pub qui vous dit que vous devriez écouter vos envies, poursuivre vos rêves (…) Si vous êtes blancs, c’est facile : vous pouvez aller là où vous voulez et faire ce que bon vous semble. Mais pour nous c’est impossible. »

[1] « La déesse et le marchand » Amitav Ghosh, ACTES SUD 2021.

[2] « Le grand dérangement » Amitav Ghosh, Wildproject 2012.

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