«Gilets jaunes»: la violence moteur de progrès social ?

«La violence du pouvoir attise la violence du pays », Edwy Plenel donne le ton. La structure contradictoire de son article ne permet pourtant pas de saisir la pensée de son auteur. L'absence de ligne directrice véritable est révélatrice à notre avis, non pas d'une hypothétique maladresse du président de « Médiapart », mais de sa frilosité quant au traitement d'un sujet sensible.

Le journaliste manie la contradiction avec une certaine maladresse et dans son article, il est  sans cesse fait appel à l’horripilant et si peu courageux ni-ni. Ni violences policières, à moins que l’on fasse preuve de « lucidité sur la disproportion du rapport de forces entre un État en place et ceux qui le contestent » ; ni d’avantage violences en jaune car « haines » et « excès », elles sont « condamnables » et elles sont le fait « d’agités » « aucunement majoritaires[1] ». Edwy Plenel, s’il dénonce les exactions d’où qu’elles viennent, souligne cependant dans son papier que les « gilets jaunes répondent à la violence d’un pouvoir qui ne veut rien entendre », qu’ « une répression accrue entraîn(e) la radicalisation », «que la violence populaire est en écho aux violences étatiques», etc. …  Il montre donc très justement que la violence circule[2] de l’attaque à la contre-attaque, de la brutalité dominante à la défense active qu’elle peut susciter. Il condamne sans ambiguïté une violence d’état excessive et une répression inédite.

 Mais Edwy Plenel ne conclue rien, ne propose pas grand-chose, déclame, moralise. Il appelle à la modération, à la pédagogie en raison des risques que la brutalité fait courir à la démocratie. Aussi, fait-il un rappel à l’ordre : « (une) revendication d’un monopole étatique de la violence n’est défendable qu’à condition qu’elle soit accompagnée d’une défense intraitable de l’État de droit, c’est-à-dire de droits individuels et collectifs, notamment la liberté d’expression et le droit de manifestation, opposables par les citoyen·ne·s à l’État qui les bafoue, les piétine ou les réprime. De ce point de vue, la pédagogie de ce pouvoir est totalement déséquilibrée, assumant une radicalisation sans précédent du maintien de l’ordre sans, jamais, l’accompagner d’un seul mot pour en condamner les excès, sans une seule consigne pour la réfréner, sans une seule précaution pour la modérer.»  Nous sommes bouches ouvertes et bras ballants et nous nous demandons si Edwy Plenel, le créateur de « Médiapart », se lit et lit son propre journal – le pire étant naturellement que l’on ne peut pas l’exclure. Le droit, Monsieur Plenel, l’état le respecte parfaitement lorsqu’il  perquisitionne, arrête préventivement, filme, localise, fiche, interdit les rassemblements, tabasse, gaze, mutile, condamne, emprisonne et tue … C’est en obéissant à la loi, qu’il cantonne les manifestants de samedi dernier à un parcours désert et ridiculement court le long d’un quai de la Seine, c’est en son nom qu’il saucissonne le défilé et l’empêche d’atteindre le parlement. Le pouvoir ainsi prévient le désordre public et, par une inversion rhétorique, transforme la violence infligée en violence évitée ; par une inversion également, il mesure le degré de violence des manifestants en comptant les mains arrachées par les grenades, les défigurations ou les énucléations par des tirs de balles de défense, les décès.

Pourtant, la mobilisation populaire, quand elle est disposée à l’affrontement direct, a toujours été le moteur du progrès social, de l’émancipation juridique et économique. Edwy Plenel ne dit pas autre chose : « De la Révolution française à Mai-68, en passant par juillet 1830, février et juin 1848, les grèves de 1936 ou les insurrections de la Libération, nos Républiques, nos libertés, nos droits, nos institutions ont toujours été affirmés, finalement conquis ou progressivement étendus par ces révoltes tumultueuses dont les transgressions, les audaces et les outrances permirent d’inventer de nouveaux horizons démocratiques et sociaux.» Cependant, l’histoire a perdu aujourd’hui de son intensité. Elle conduit, lorsque nous la comparons au violent XXe siècle considéré comme indépassable, à relativiser le présent. Edwy Plenel semble prendre  ce chemin, il préfère affirmer dans son article, « invoquant les belles figures du Mahatma Gandhi et de Martin Luther King ou en soulignant la calme détermination des récentes marches organisées au nom des femmes gilets jaunes, que des changements pacifiques sont préférables, tant une violence aveugle peut se transformer en spirale destructrice des idéaux qui l’animaient ». Il ne fait que retourner à ce lieu commun de la réponse éternelle des demi-habiles à ceux qui tentent de faire preuve de dignité, c’est-à-dire à ceux qui essayent de s’opposer à la violence capitaliste : la dénégation pure et simple, la dissuasion ferme de changer quoi que ce soit parce que le « régime policier» néolibérale est l’horizon indépassable. Monsieur Plenel, Gandhi affirmait, ne vous déplaise, « Là où il n’y a le choix qu’entre lâcheté et violence, je conseillerai la violence. » Monsieur Plenel, les femmes n’étaient pas plus, pas moins violentes ou pacifiques que leurs compagnons masculins. Les femmes, comme les manifestants de la veille, ont été au contact du cordon de CRS qui s’est simplement ouvert.  Laurent Bonelli rapporte ce propos recueilli d’un « haut responsable des forces de maintien de l’ordre » : « c’est nous, l’institution, qui fixons le niveau de violence de départ. Plus la nôtre est haute, plus celle des manifestants l’est aussi »[3]. Il n’y a donc pas d’essentialisme féminin de la non-violence.

Il convient, à la faveur des évènements actuels, d’examiner les modalités nouvelles de la violence (conditions de travail, inégalités sans précédent, migration, intrusions numériques, etc.) ; il convient de comprendre les nouvelles logiques de cette violence néolibérale a-démocratique qui a changé de forme[4]. La violence prohibée d’un côté, systématisée de l’autre à même les structures sociales et les dispositions affectives nécessite sans doute aujourd’hui une réponse proportionnée et non une énième reculade.

[1] Il faut pourtant bien admettre, comme en témoignent les sondages, les propos de manifestation aussi bien que la « cagnotte du boxeur », que « les gilets Jaunes pacifiques » soutiennent tacitement, voire explicitement, les« agitateurs factieux ».

[2] Voir « Le déchainement du monde.  Logique nouvelle de la violence »  François Cusset, Editions « La Découverte » 2018

[3] « Le soulèvement français » Laurent Bonelli, LMD janvier 2019

[4] Ibid., note (2)

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