Les polémiques consensuelles.

Les polémiques consensuelles occupent régulièrement les bonnes pages de la presse de gauche. Il existe en effet un domaine proprement oxymoronique des idées seul à même de garantir dans son paradoxe l’inoffensivité des débats dans le champ journalistique et universitaire. Antoine Perraud avec Céline tente pourtant de prendre un peu de hauteur.

Constamment, chroniques et pétitions d’intellectuels nous font les témoins de quelque casuistique. Il  est question le plus souvent d’examiner ou d’interdire, de souligner ou d’ignorer, de nommer ou d’euphémiser, mais au grand jamais de contester la moindre prémisse d’une contemporaine et conflictuelle proposition. Partisan des causes gagnées d'avance, sans frais nos penseurs de révérence tentent récurremment de revêtir les habits du juste et de trancher de surannées questions. Ce sont des ersatz de débats de société auxquels assez lâchement ils nous convient.  La publication possible des pamphlets antisémites de Céline occupe ainsi aujourd’hui quelques colonnes de la presse journalière, demain ce sera  à n’en pas douter comme sujet d’actualité la réhabilitation de Simon de Montfort. Il est question de quantifier l’antisémitisme de l’auteur du « Voyage au bout de la nuit », de mesurer la singularité stylistique de ses infâmes brulots, de repérer les continuités ou discontinuités de son engagement, d’envisager la republication intégrale de son œuvre, au grand jamais et heureusement de contester son indéniable racisme. Nous ignorons de notre côté le bénéfice qu'un lecteur normalement engagé, de son temps, peut tirer de ces inutiles débats, et c'est d'ailleurs le moindre de nos soucis. Passé un certain degré de vénalité, les laudateurs de la morale, les prescripteurs des médias cessent de nous intéresser.

Antoine Perraud après avoir brillamment souligné la singularité stylistique des pamphlets antisémites du docteur Destouches, son itérative et continue dénonciation des juifs, défend malgré tout la publication de tous ses livres. Il n’apprécie guère en effet la censure qui résulte de l’autorité culturelle et de l’aura littéraires atteintes par l’écrivain. Mais la célébrité, le talent ne donnent-ils pas plutôt des devoirs supplémentaires ; ne devraient-ils pas naturellement exposer, en cas de manquement, à des sanctions sévères et au silence de la postérité ?  Le journaliste insiste, il souhaite qu’in extenso soit mis à la disposition du public l’ensemble de l’œuvre du collaborationniste. Des historiens de la littérature pourraient ainsi enfin le lire dans un ordre chronologique. Nous entendons bien mais cette publication justifiait-elle tous ces tambours et trompettes ? Dans l’ambiance ainsi crée et à laquelle nous contribuons tous, n’est-il pas vain de vouloir échapper à la régression qui menace, à la fascination pour les bourreaux, les égarés surchauffés, les amis du désastre à la sinistre dextérité ? L’antidote existe-t-il ? Antoine Perraud semble l’avoir trouvé, il exige que les livres soient accompagnés de dossiers intellectuels et politiques magistralement établis, de solides notes en bas de page, de maints avertissements et de préfaces incontestables. En lisant cet article, nous doutons que la potion puisse être efficacement administrée. La solide et abondante préface (une bonne cinquantaine de page) de Pierre Assouline, pas encore écrite, suscite déjà de raisonnables  contestations. Et que dire des débatteurs experts à la manœuvre qui se font manipuler par les premiers universitaires nazillons venus au « Haut comité aux célébrations nationales » ? Il n’y a pas malheureusement de force intrinsèque des idées. La sagesse ne choit pas sur les individus comme une grâce,  elle dépend crucialement de ses environnements collectifs et il est fort à parier, que dans notre société en crise durable, les pamphlets orduriers de Céline soient achetés par les mêmes, les nationalistes obtus qui verrons leur passion délétère confirmée par l’excellent romancier.

Tout débat naturellement induit des choix qui rendent perceptibles ou occultent, tel ou tel problème, telle ou telle perception, telle ou telle référence. Nous avons la faiblesse de penser que la réédition de certaines œuvres auraient été aujourd’hui plus profitables aux débats et surtout plus courageuses. Le cours au Collège de France d’Antoine Compagnon, « De la littérature comme sport de combat », est ainsi en ce moment consacré à quelques écrivains oubliés du XIXe siècle. Il  est question du pamphlétaire Paul-Louis Courier et du célèbre journaliste du « National » Armand Carrel. Le premier n’est malheureusement plus rééditer dans « La Pléiade ». Nous pensons que la lecture de ces écrivains républicains et libéraux pourrait donner lieu aujourd’hui à des échanges véritables, fructueux et peut-être intellectuellement « dangereux ». Eric Hobsbawm prévenait : « A la fin de ce siècle, il est devenu possible pour la première fois de voir à quoi peut ressembler un monde dans lequel le passé, y compris « le passé dans le présent », a perdu son rôle, où les cartes et les repères de jadis qui guidaient les êtres humains, seuls ou collectivement, tout au long de leur vie, ne présentent plus le paysage dans lequel nous évoluons, ni les mers sur lesquelles nous faisons voile : nous ne savons pas où notre voyage nous conduit ni même où il devrait nous conduire ». Nous plonger dans ces écrits polémiques permet incontestablement de mieux comprendre l’origine de l’idéologie qui mène intraitablement nos vies : le néolibéralisme. Ce qui est en jeu dans ces textes, c’est la forme de nos existences, c’est-à-dire la façon de nous comporter, de nous rapporter aux autres et à nous même. Vivre dans un univers de compétition généralisée, entrer en lutte économique les uns avec les autres, être conçu comme une entreprise et être régit par la concurrence n’est pas de toute éternité, cela procède d’une pensée qui s’est patiemment construite.   

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