Langage et égalité chez Jacques Rancière

Le dernier ouvrage de J. Rancière semble s’adresser urgemment aux journalistes, lecteurs et blogueurs de Médiapart. Il s’adresse à eux naturellement parce qu’il y est question de langage, de mots, de transmission et d’égalité. Mais aussi parce qu’il ébranle les hiérarchies entre des modes de discours, des blocs de langage et de pensée distincts et classés (articles et commentaires ?).

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Javier Bassas pose ici la question du langage ranciérien. En dialoguant avec le philosophe de l’égalité, il s’attache particulièrement au « comment on écrit ». A mi-chemin entre l’entretien et l’analyse, il prend très au sérieux cette affirmation du « Maître ignorant »[1] assignant une portée politique au comment de l’énonciation d’une théorie: « Ce que nous avons expérimenté finalement, c’est que l’effet politique d’une théorie tient moins au contenu de ses énoncés qu’à la position d’énonciation qu’elle adopte »[2].

 Jacques Rancière dans « Les mots et les torts »[3] récuse fermement pour commencer l’habituelle manière de concevoir la transmission de la pensée de l’émancipation. Elle est le plus souvent, nous dit-il, travail surplombant de comblement d’un écart, faussement envisagée ainsi : comment transmette la pensée de l’émancipation au non spécialiste sans trahir la rigueur qui la définit ? Cette manière-là essentialise à priori l’écart qu’elle prétend à toutes fins combler et interdit de fait toute transmission véritable. Elle fait en effet de la distinction formelle entre l’abstrait et le concret une distinction rédhibitoire entre deux types d’êtres humains ; un monde où il y a des hommes de l’abstrait et des hommes du concret, des gens qui argumentent et des gens qui (se) racontent, des savants et des ignorants. Toute pensée émancipatrice pourtant, pour ne pas absurdement se nier elle-même, doit s’adresser à tous, à n’importe qui ; elle doit nécessairement mettre en œuvre une capacité intellectuelle commune, rompre une division du travail qui fait d’une puissance commune un métier spécifique.

Pour Jacques Rancière, la question de l’égalité ne peut être ajournée au moment de la transmission de la pensée, elle doit être admise à l’instant même de sa constitution. Il ne s’agit pas pour lui de la faire connaitre sans trahir la rigueur qui la définirait mais d’interroger cette rigueur : comment se constitue-t-elle, pourquoi différencie-t-elle la manière de penser et de parler du clerc et du profane ? Il faut pour lui, réfléchissant, partager  les raisonnements et les arguments, parler et écrire selon une logique immédiate de l’égalité. Paroles et écrits étant toujours distribués dans des blocs de langage et de pensée distincts et hiérarchisés, l’intellectuel et l’ouvrier peuvent parler de la même chose sans que jamais cette communauté de sujet n’apparaisse comme un objet de pensée. Formuler la différence entre la parole de l’intellectuel et du non intellectuel sur un même sujet est alors une manière d’intégrer une logique immédiate d’égalité dans la constitution de la pensée car cette formulation impose généralement un langage commun qui annule les distinctions et les hiérarchies. A ce point singulier de rencontre, la distinction des modes de parole et d’écriture s’efface en effet elle-même. L’objectif de Jacques Rancière est donc d’installer et de construire l’espace de ce point d’égalité ; il est pour lui, de tirer toutes les conséquences de cette nouvelle cartographie, d’établir des ponts entre différentes paroles paraissant appartenir à de registres et des mondes absolument hétérogènes. La démarche égalitaire chez lui n’est jamais celle qui cherche à combler un fossé mais celle qui remet en question la topographie même qui lui donne lieu.

L’égalité dans l’écriture n’est pas dans le rapport de celle-ci avec un destinataire. Il faut déplacer le schème de la transmission : il n’y a pas une pensée dans la tête de l’intellectuel qu’il faut transmettre et un destinataire qu’il faut convaincre. La volonté égalitaire ne consiste pas, en faisant siennes la logique inégalitaire et l’assignation définitive des places, à simplifier une pensée difficile et incarnée. Dans les textes de Jacques Rancière, il n’y a rien à comprendre et rien d’assigner. La question n’est pas avec lui ce que ça veut dire mais ce que ça nous dit. Il n’y a pas d’apprentissage défini à entreprendre, de connaissances déterminées à acquérir, il faut accepter de bouger. Il faut s’inscrire dans un paysage nouveau de pensées anonymes et y tracer ses chemins propres.

Aussi, l’écriture rancérienne n’est pas un médium qui sert à transmettre la pensée, elle est un travail propre de recherche qui, déplaçant les positions établies de ce qui est et de ce qui n’est pas de la pensée, produit de la pensée. L’écriture rancérienne est un médium qui façonne de l’égalité.  L’objectif est pour Jacques Rancière d’instituer par l’écriture un plan d’égalité entre des blocs de langage séparés, les uns étant du côté du concept à établir et les autres du côté de la matière à expliquer. Il s’agit pour lui de pénétrer, de déplacer, de faire communiquer des blocs de langage appartenant à des domaines cloisonnés (philosophie, correspondance, critique d’art …) afin de définir un plan d’égalité où il y a un objet de pensée commun, une histoire commune qui s’expriment dans un langage commun. Il s’agit de briser les frontières sensées séparer le discours de la science de celui de l’objet de la science, il s’agit de mettre en question la séparation normale, par la barrière de l’explication, des genres : narration d’un côté et conceptualisation de l’autre.

Les phrases de Jacques Rancière sont des opérations qui cherchent à modifier tout un univers de langage. Le philosophe s’introduit dans les mots et les énoncés des autres pour les tirer de leurs assignations à un genre, à une discipline ou à une position d’énonciation ;  il s’introduit dans ces mots et dans ces énoncés afin d’en faire des manifestations nouvelles d’une pensée commune. L’écriture égalitaire se coule dans des pensées qu’elle rend anonymes et le devient ainsi à son tour. Le devenir anonyme permet alors la circulation de la pensée dans des enchainements différents où les contradictions ne sont pas celles de l’auteur mais le résultat d’un changement de perspective accouchant d’une pensée commune.

Ce qui intéresse Jacques Rancière dans l’écriture, c’est la disponibilité des mots et ses effets dans le partage du sensible, c’est-à-dire dans le partage des espaces, des temps et des formes d’activité d’un  commun. Jacques Rancière pense la politique à partir de cette disponibilité des mots qui inscrit la possibilité de faire commun. Il pense, contre Platon, que l’écriture est sans Maître qui détiendrait son sens donc les voies de son application et de sa mobilité. L’appropriation de l’écriture est pour lui libre, elle parle à n’importe qui. L’extériorité de l’écriture, qui la met à la merci de celui qui s’en empare, autorise l’écart et par là la politique.

Jacques Rancière fait la distinction dans son travail entre la police et la politique. La première désigne l'ordre social existant, c'est-à-dire l'ensemble des moyens mis en œuvre afin que se stabilise et perdure la distinction inégale des statuts et des richesses dans un corps social (les "parts"). C’est le domaine généralement de ceux qui possèdent le langage autorisé. La politique se dit des phases de contestation de la police. Elle intervient quand ceux, qui ne sont pas comptés dans l'ordre social (les "sans-parts"), se prévalant de l'égalité, font irruption sur la scène de l'histoire. Si la politique à un sens, écrit Jacques Rancière, elle est définie par une activité où les positions s’inversent entre ceux qui possédant le langage manifesteraient le juste et l’injuste et ceux qui ne le possédant pas exprimeraient seulement la satisfaction ou la peine ; elle est inversion entre ceux qui parleraient vraiment (logos) et ceux qui n’émettraient que des sons (phonè animale)[4]. La politique est alors, s’adressant de façon intelligible à tous, une activité menée par ceux qui peuvent articuler, phraser, mettre en scène, et construire une histoire, une lutte ou une revendication à partir d’une contestation ; elle est la pratique qui met en acte un sujet spécifique dans la constitution, l’exposition collective d’un tort ; elle est la forme collective par laquelle ceux qui ne sont pas entendus, pas reconnus comme détenteur d’une capacité commune se font entendre et reconnaitre.

Les formes d’universalisation qui actualisent l’égalité ne sont nullement la mise en pratique d’une capacité dont le sujet humain en général serait le détenteur reconnu. Elles s’affirment au contraire comme mise en pratique d’une propriété refusée à certains individus, d’une propriété contestée et problématique qui ne se démontre que dans l’exercice même de la construction d’un cas singulier, d’un comme si les hommes étaient déjà égaux. C’est un processus d’universalisation en acte, un forçage qui peut seul en effet modifier le partage du sensible opposant les hommes de l’universel à ceux du particulier. Ainsi, le langage qui parle comme si il pouvait déjà être entendu, le langage forcé de la politique, est un emprunt de mots pris à la langue de l’autre. Il n’est pas une simple utilisation de vocables mais une appropriation de la langue où les mots sont certes arrachés à leur propriétaire mais également à leur sens propre. La langue de la construction de la singularité égalitaire est une langue idiomatique qui reprend les mots en changeant leur usage, en mélangeant leur genre, en variant leur sens propre et figuré. La lutte politique, pour Jacques Rancière, est toujours cela : un acte de parole qui produit du dissensus en sortant les mots de leur usage ordinaire ou en retournant le sens que leur donne l’ennemi.   

[1] « Le maître ignorant » est quelqu’un qui ne connaît pas l’effet de savoir qu’il produit sur un autre, pas quelqu’un qui parle de ce qu’il ignore.

[2] « Althusser et nous, L’arme théorique d’un renoncement du marxisme, Jacques Rancière », A.W. Lasowski PUF 2016.

[3] « Les mots et les torts. Dialogue avec Javier Bassas » Jacques Rancière, éditions La fabrique 2021.

[4] Aristote.

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