Les états voyous

La « guerre contre le terrorisme », si elle permet de mobiliser l’opinion, concourt le plus souvent à l’aggravation des problèmes politiques sous-jacents, notamment au Proche-Orient. Quelques propos de comptoir des services secrets français rapportés avec beaucoup de légèreté par un journaliste de « Médiapart » ajoutent à la confusion générale .

Les meurtres de quelques terroristes tendent  une fois de plus à dépolitiser les analyses et par là-même à rendre impossible toute compréhension des problèmes soulevés[1]. Pour affronter le terrorisme, il ne serait pas nécessaire de modifier les politiques occidentales de guerre au Proche-Orient et en Afrique, de mettre un terme au calvaire des Palestiniens ; la principale solution pour un « état voyou » consisterait à l’élimination physique du « barbare ». Si les terroristes sont mus fondamentalement par leur haine de la liberté d’expression, comme l’ont proclamé les principaux responsables politiques français, il serait inutile en effet de s’interroger sur les conséquences des politiques menées en Libye, au Mali, en Syrie et dans le Sahel.

Nous sommes perplexes, ou bien Matthieu Suc sait ce qu’il rapporte et il est ici le relai consentant d’une très médiocre manipulation de l’opinion ; ou bien il ne le sait pas et il fait alors preuve d’une invraisemblable ignorance. Le pire est naturellement que l’on ne peut pas exclure la dernière hypothèse en sachant que le journaliste assimile faits divers, grand banditisme et terrorisme dans la présentation qu’il fait de lui-même[2]. Un petit verni de culture des conflits contemporains  devrait pourtant le conduire à écrire tout autre chose et à éviter les scènes imaginaires. Nous ne résistons pas ici  à rapporter sa prose calamiteuse et tout à fait déplacée : « Cent dix kilos de muscles, d’os et de haine conduisent la destinée de la voiture qui longe le stade municipal al-Baladi. En ce 26 novembre 2016, le regard de l’homme au volant est encore plus noir que d’habitude. Ces derniers jours, Boubakeur el-Hakim peine à contenir sa fureur. Il a compris qu’il s’était fait piéger par le contre-espionnage français et que son grand projet de réitérer le scénario du 13-Novembre était tombé à l’eau. Momentanément, pense-t-il ». 

L’article en première page du média en ligne se fait donc l’écho de pitoyables renseignements distillés officieusement par les services secrets français. L’hexagonale officine aurait déterminé que sept hauts cadres de l’Etat islamique (EI) étaient impliqués dans les préparatifs et le pilotage des commandos du 13 Novembre 2015. A la lecture du papier pourtant, il est impossible de trouver le moindre fait vérifiable qui pourrait justifier d’une quelconque manière de telles éliminations.

Nous apprenons ainsi qu’en 2014 l’État islamique se serait doté d’un bureau des opérations extérieures, un service secret dédié à la projection d’opérationnels hors de la zone syro-irakienne et notamment responsable des attentats de novembre. C’est le rattachement supposé des djihadistes à ce bureau qui aurait signé leurs arrêts de mort. Cette structure, comparée à une “CIA des djihadistes”, semble toutefois bien vétuste et invraisemblablement inactive. Le « bureau des légendes djihadistes » à Raqqa est un bâtiment à l’abandon où « personne ne peut deviner ce qui se trame », où « nulle silhouette ne se dessine à l’ombre des fenêtres grillagées » et où il est impossible d’identifier les rares sortants et entrants. Il n’est pas difficile de comprendre à partir de tels propos, que les services français ne savent absolument rien, ni des occupants, ni de l’activité entre ces murs. Contrairement à ce que suggère M. Suc, les anciennes fonctions des locaux et de leurs annexes (Palais de l’hospitalité syrien et siège de l’ancienne sécurité politique de Bachar al-Assad) ne déterminent pas leur utilisation d’alors.  D’ailleurs, de quelle manière les terroristes putatifs auraient pu bénéficier des infrastructures de cette branche du « Moukhabarat » chargée de la surveillance des opposants au régime syrien pour organiser leurs attentats ? Le journaliste serait bien en peine de le dire.

L’existence d’une « CIA de l’EI » parait donc douteuse, les exécutions de quelques-uns de ses membres supposés, malgré le titre tapageur en gros caractères, ne semblent pas d’avantage certaines.  M. Suc nous prévient, « Il convient d’aborder avec prudence cette énumération funèbre. (…) Mais, au-delà de quelques cas toujours possibles de djihadistes ressuscités, c’est le tableau d’ensemble qui importe ». En effet,  la prudence aurait été ici de rigueur, il n’en a rien été ; en effet, l’article n’est qu’une grossière énumération ; mais non M. suc, le tableau d’ensemble est scandaleusement insuffisant s’agissant d’êtres humains qu’on exécute. « Médiapart » ne nous apprend rien. L’organisation du bureau des opérations extérieures est hypothétique. Le conditionnel pour tout ce qui le concerne aurait d’aileurs été le bienvenu  puisqu’un magistrat  en charge du dossier affirme que « on n’arrivera jamais à établir judiciairement qui fait quoi (…) ».

Oussama Atar est suspecté de diriger le bureau des opérations extérieures de l’EI. Il a été condamné à dix ans de prison par un tribunal irakien pour avoir pénétré illégalement dans le pays. Il apporte les repas à l’un des futurs kamikazes du stade de France et à ses colocataires. Boubakeur el-Hakim, au sein du bureau des opérations extérieures de l’EI, serait chargé de la planification et de la coordination des attentats en Europe et au Maghreb. Il se trouve à l’origine, au début des années 2000, de la filière dite des Buttes-Chaumont. Membre d’Al-Qaïda, il a combattu les américains en Irak.  Abou Mohamed al-Adnani, fin connaisseur du Coran et du droit islamique, apporterait sa caution religieuse et délivrerait la validation finale aux projets terroristes retenus. Abou al-Bara al-Iraki aurait participé à une réunion secrète où aurait été entériné le choix de mener des opérations en Europe avec des soldats du califat aguerris. Il apporte, comme Atar,  les repas à l’un des futurs kamikazes du stade de France et à ses colocataires à Raqqa ce qui en dit long sur le degré artisanal  d’organisation du dit bureau des opérations extérieures. Abou Walid al-Souri serait responsable de la formation des forces spéciales et veillerait à l’entraînement des terroristes sélectionnés. Abou Maryam al-Iraki pourrait parler religion ou évoquer « le difficile chemin vers la France » avec les kamikazes. Abou Mahmoud al-Chami enfin est l’artificier du bureau des légendes djihadistes qui a confectionné  les ceintures d’explosif en Belgique avant l’attentat du 13 Novembre 2015. La DGSE a acquis la conviction que ces sept hommes, qui pour certains se retrouvent après les attentats dans les entrailles du stade municipal Al-Baladi sans qu’on sache ce qui s’y est dit, ont  élaboré le scénario noir du 13 novembre. Il faut une grande détermination et une solide intuition en effet pour condamner à mort un immigré illégal, quelques combattants au Proche-Orient, un religieux, un passeur et il est vrai un authentique artificier.

M. Suc termine son papier en donnant le calendrier et quelques détails sordides des assassinats perpétrés par les Etats-Unis (et non par la France comme le sous-entendait le chapeau de l’article). Le bilan de cette « guerre contre le terrorisme » est malheureusement catastrophique et, contrairement à ce qu’affirme le journaliste dans sa conclusion, n’a nullement entravé sa capacité de nuisance et  signé sa défaite. Les attentats sont commis chaque année par centaines et ils sont en constante augmentation. Une sortie de l’État de droit, la vengeance[3]  pour combattre le terrorisme sont inefficaces et finissent par se retourner contre la France.  Frapper l’OEI et chercher à l’éradiquer « chez elle » ne revient pas à s’en protéger chez soi. Ancien haut-fonctionnaire au ministère de la défense et spécialiste entre autres de la « contre-radicalisation », Pierre Conesa estime au contraire, que la France paie de plus en plus — et au prix fort — son engagement militaire contre l’OEI[4].

 

 

[1] « Les commanditaires des attentats du 13-novembre ont tous été éliminés »,  Médiapart le 6 novembre 2018, Matthieu Suc

[2] Voir sa présentation sur «Médiapart

[3] « Les responsables des attentats de Paris et Bruxelles ont été traqués et abattus, autant pour les empêcher de nuire dans le futur que par sentiment de vengeance ». M. Suc

[4] Entretien à France 24

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