La fausse nouvelle des gueux.

Le pouvoir se plaint du peuple et de ses mœurs, des « sans-part » se prévalant de l'égalité. Des gens s’estiment autorisés aujourd’hui à « avoir des idées » sur le cours du monde, à les dire, même à les publier. L’idée souvent suggérée est que douter des médias, du pouvoir, de la parole autorisée et battre la campagne conspirationniste, c’est tout un.

 « [La rumeur] est un fléau médiatique qui gangrène l'information et empuantit l'air du temps, (…) un poison mental et psychique. Un poison qui se met à ronger notre quotidien en détruisant les uns après les autres, tous les fils qui tissent notre aptitude à vivre ensemble ». Ces quelques vagues affirmations, qui ne révolutionneront sans doute pas la philosophie de la morale, font aujourd’hui le bandeau club de « Médiapart » (il y a quelques temps,  il est vrai, c’était une panne de téléphone du blogueur). Dans le même billet, de vigoureux propos qui vouent aux gémonies, pêle-mêle « les réseaux sociaux » et la forêt de Bondy (séjour supposé de la canaille). Jean A.Chérasse semble s’en prendre sommairement aux fausses nouvelles sur internet (les bobards, les dénonciations, l'obscurantisme, l'imposture, le mensonge) et aux non autorisés des réseaux (une espèce vénéneuse, les plumitifs qui gagnent leur misérable croûte en bavant sur leurs semblables, les salauds et les lâches qui peuvent régler leurs comptes ou assouvir leurs prurits de vengeance à l'abri de cet anonymat électronique).

Nous empruntons sans vergogne au blog du « Monde diplomatique » quelques arguments de Frédéric Lordon plus sérieux en cette matière. La vérité sur les réseaux sociaux depuis quelques temps préoccupe une certaine presse. S’abusant sans doute considérablement quant à leur propre crédit dans la population et quant à leur intégrité (75 % de la population manifestent une défiance envers les médias),  certains journalistes se sont dernièrement imaginés en remparts de correction, en missionnaires de la désintoxication et en rectificateurs de la conscience du monde. Ils ont d’ailleurs immédiatement entrepris  leur « ménage » sur « Facebook » ou « Google », contre rétribution naturellement. Technicien de surface chez Facebook, Cédric Mathiot  de « Libération » déclare ainsi : « Nous, par exemple, on travaille pour Facebook, comme un certain nombre de médias en France travaillent pour Facebook et rémunérés par Facebook pour faire le ménage dans les contenus qui circulent ». Bien évidemment, l’indigence même de la notion de fausse nouvelle, révélée par ces apprentis philosophes, rend absolument douteux le travail accompli  par la serpillère : « fake news », nous avertit le même Cédric Mathiot, « a un sens très particulier » – qui justifie donc l’intervention d’intellectuels spécifiques – : il s’agit d’« une véritable volonté de tromperie, (d’)une information fausse, fabriquée à dessein pour tromper ». La simple évocation de propagation de fausses nouvelles auraient dû immanquablement remettre en mémoire des désintoxicateurs en chef  leur édifiant bilan en la matière depuis la préparation du terrain pour des guerres à morts par milliers  (mais le compte Twitter de BHL ne risque rien).  Il apparait surtout que l’activité de « ménage » constitue une utile diversion. Nous croyons volontiers que la dénonciation de la fausse nouvelle des gueux  peut faire oublier la fausse nouvelle des journalistes de révérence, celle protégée par les habitudes de la respectabilité et les tolérances de l’entre soi. Nous croyons également que le fonctionnement général de l’information est infiniment moins affecté par quelques cinglés qui délirent, ou quelques officines qui intriguent, que par le fait massif de la propriété capitaliste des médias.

Avec Macron tout est simple et direct. L’État est présidé par un banquier, le salariat est précarisé, l’ISF est supprimé, les pauvres et migrants sont bastonnés, la finance est adulée. Cependant, il convient encore de dissimuler cette intraitable guerre aux pauvres et donc prétendre à l’exact contraire de ce qu’on fait. Muriel Pénicaud affirme ainsi que la nouvelle disposition des ruptures conventionnelles représente « un atout pour les salariés » alors qu’elle a constitué une partie de son patrimoine par des plus-values sur stock-options consécutives à ses licenciements. Benjamin Griveaux   déclare sans rire que « le gouvernement ne fait pas de cadeaux aux riches ». Gérard Collomb assure qu’avec la loi antiterroriste « nous sortons de l’état d’urgence ». Macron  déclare : « nous devons accueillir les réfugiés, c’est notre devoir et notre honneur ». Le  mensonge a pris des proportions si inouïes qu’il convient de faire diversion en discourant et en légiférant sur le … mensonge.  Nous ne doutons pas que les nécessaires et insignifiants fadas se feront vite connaître et les équivalents fonctionnels de la Pizzeria Comet Ping Pong, les hackers russes, les allumés des chemtrails ne manqueront pas. La ministre de la culture, mentant sur le mensonge, n’hésite d’ailleurs pas à déclarer que la future loi sur les « fake news » vise « à préserver la liberté d’expression ». Alors qui ment ?

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