Les pâles figures de Frédéric Lordon

« Figures du communisme » , le dernier livre de Frédéric Lordon, est différent de ses précédents ouvrages. Il y est intentionnellement moins question de théorie philosophico-politique que de contours et d’images.

 

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« Figures du communisme »[1], le dernier livre de Frédéric Lordon, est différent de ses précédents ouvrages. Il y est intentionnellement moins question de théorie philosophico politique que de contours et d’images. Il s’agit pour lui de stimuler l’entendement et l’imagination de son lecteur, de rendre désirable, bien qu’hypothéqué gravement par l’histoire du court XXe siècle, un modèle de société débarrassé du capitalisme.  La lecture de ces « Figures » , vaguement colorées, en est indéniablement facilitée. C'est un avantage ; ce peut être un inconvénient car l’imaginaire bridé de l’économiste, en place d’un travail scientifique véritable, ni ne convainc, ni n’enthousiasme vraiment.

Appeler le capitalisme par son nom.

Frédéric Lordon met à la suite, très logiquement, des prémisses et des conclusions pour l’essentiel peu contestables. L’accumulation du capital et le développement, nécessaires à la survie du système, supposent l’accroissement infini des volumes. La croissance indéfinie est l’essence même de l’économie actuelle. Dans le capitalisme, il est par conséquent impossible d’envisager la modération, le ralentissement ou l’inflexion de la production. Frédéric Lordon assène alors, mais un peu vite sans doute, que la vitalité,  la capacité d’innovation éternellement reconduites ne permettent pas de régler les problèmes du capitalisme dans un monde fini[2]. Il ajoute que depuis la dernière crise financière, les structures néolibérales sont entrées dans une phase de délégitimation politique profonde où les institutions politiques ne sont plus en état d’accommoder les tensions sociales engendrées par les contradictions économiques devenues trop vives[3]. Pourtant, en l’absence d’autre chose, la vitalité du capitalisme est indéniable et sa capacité mortifère pour régler ses propres problèmes pas moins avérée. L'histoire moderne s’est toujours faite par la douleur du négatif, l'affrontement des intérêts, la violence inouïe des crises. Elle n'avance pas seulement par le mauvais côté mais du mauvais côté celui de la domination et de la ruine. Le capitalisme menace périodiquement l’humanité – nous mourons ; les bourgeois sauvent encore et encore leur peau – ils vont moins au théâtre, au musée et au restaurant … voilà tout.  La phase terminale du capitalisme, toujours annoncée et jamais réalisée, semble dans la période hautement improbable.

L’inconséquence, comme le souligne très justement Frédéric Lordon, est la plaie de l’époque. Elle semble dans cette ère du reflux n’épargner vraiment personne. Aussi, le capitalisme dominant sans partage, toutes les propositions de redressement écologique mises en avant par un peu près tout le monde, paraissent tragiquement impraticables. Il est absolument impossible en effet de faire ralentir un tant soit peu, avec quelques chuchotis sur le bas de la voie, la locomotive surpuissante du capital lancée à pleine vitesse. Se mettre en travers des rails n’est pour le reste guère plus agissant. Les marchés financiers, le pouvoir actionnarial, la disproportion des forces en présence ne permettent pas que soient mises en place les règles nécessaires qui entameraient les latitudes et diminueraient la profitabilité du capital. L’inanité des solutions consensuelles ou dialogiques dans ce contexte n’est par malheur plus à démontrer, n’en déplaise aux intellectuels qui cherchent aveuglément des forces motrices dans la constellation des idées.

Frédéric Lordon adresse désormais son travail presque exclusivement aux si mal nommées classes urbaines éduquées qui numériquement ne représentent pas grand-chose mais qui socialement symbolisent pour lui d’avantage : « eux on les écoute ». Ces faiseurs de messages, égarés sur les sentiers néolibéraux des fausses solutions, produiraient, nous dit l’auteur, des affects et des illuminations fortes utiles : de la peur qui certes n’écarte pas le danger du capitaliste ; de la conscience du problème écologique qui certes ne produit pas d’avantage de vraies solutions. Miraculeusement cependant, les messages pourraient parfois s’affranchir de leurs conditions d’émission et faire leur chemin dans l’opinion. Parfois même, avec la conscience du problème, il pourrait venir aux messagers eux-mêmes l’advertance lumineuse de la fausseté de leurs solutions. Frédéric London a des apparitions. Il change le nom des choses et croie sans doute changer les choses elles-mêmes. La bourgeoisie dans ce dernier opuscule n’est  pas hostile, elle est pénible, urbaine, éduquée, consciente, etc. ... donc à convaincre, à rallier. D’ailleurs, il n’est jamais nommément question d’elle dans ces pages mais des capitalistes. La question, jamais posée, devrait être, plus naïvement : pourquoi « eux on les écoute » ? Et bien non.  Frédéric Lordon, tout à ses visions, propose d’encourager le très poli, très lent déplacement de conscience des urbains éduqués ; il propose, sous condition toute intellectuelle de formulation convenable,  la toujours délétère alliance de classe sans principe, l’alliance sous la coupe des urbains éduqués et éclairés mais impuissants à obtenir quoi que ce soit. Il se condamne ainsi, et nous avec lui, à l’inanité perpétuelle.

De nombreuses et intéressantes pages cependant, pour vainement convaincre les mêmes, sont consacrées aux internationalistes qui envisagent, bien que favorables aux interdépendances des Etats, quelque règlement mondial comme prérequis à la résolution de tous les problèmes climatiques. La décision prise pour son propre compte d’un Etat souverain, nous dit Frédéric Lordon, peut avoir des effets sur les biens communs mondiaux, c’est un problème d’externalité mondiale qui alors ne peut être réglé qu’à un niveau lui aussi mondial. Il nécessite, pense-t-il, soit la construction d’institutions  internationales dotées de suffisamment de puissance, soit de s’en prendre au capitalisme qui a installé un système d’interdépendance capable de propager le pire de n’importe quel point de la planète. L’auteur est par la suite nettement moins convainquant lorsqu’il défend la norme chichiteuse du voyage bourgeois contre le système du capitaliste du tourisme ou bien lorsqu’il est question grossièrement de l’internationalisme communiste.

Pour un aménagement du capitalisme.

Il nous coute de revenir sur la partie « imaginative raisonnable » du monde communiste de demain dessinée par Frédéric Lordon parce qu’évidemment il en a déjà été question dans son précédent livre[4] et dans ses derniers billets de blog, mais surtout parce que nous ignorons le bénéfice qu'un lecteur un peu conscient aujourd’hui peut tirer de tout cela.

Les prémisses de ce chapitre sont pourtant convaincantes. Il est en effet tout à fait impossible dans la société de demain, comme le pense l’auteur, de sortir de but en blanc de l’économie, c’est-à-dire impossible de méconnaître les données sous lesquelles doivent s’organiser la production matérielle collective ; impossible aussi d’ignorer la réponse commune pour vivre apportée par une formation sociale déterminée. La sortie de l’économie, qui vise la fermeture complète et immédiate d’une séquence  anthropologique historique de longue période produisant un certain type d’homme essentiellement replié sur la poursuite apeurée de ses intérêts de conservation, n’est guère une perspective raisonnable. Aussi à partir de là, certaines conclusions de Frédéric Lordon semblent naturellement s’imposer. Il faut s’extraire de l’économie tyrannique de la valeur d’échange autonomisée et fétichisée. La production gouvernée exclusivement par la perspective de la mise sur le marché en vue de la conversion monétaire et de l’accumulation indéfinie, pas plus que le primat du nombre sur la qualité donc sur la vie, ne sont en effet supportables. Il faut s’arracher de cela, pas en accomplissant la soudaine révolution anthropologique de l’Homme admirable, pas d’avantage en s’affranchissant des nécessités de la reproduction matérielle collective du moment. Il faut, avec l’homme ordinaire, reprendre au contraire les nécessités de la reproduction matérielle pour qu’elles ne tombent plus sous l’emprise de la valeur d’échange. Nous nous faisons grâce ici de l’interminable et ixième réponse économique de l’auteur aux tenants éclairés de la cabane, du local et du jardin potager.

La division du travail hors du capitalisme, pour Frédéric Lordon, est inévitable. Il faut cependant la repenser politiquement, la remanier considérablement sous le rapport des fins et des formes. Le contour resserré des satisfactions matérielles, leur niveau nécessairement à la baisse dans le communisme – le désastre environnemental oblige –  est une question délibérative collective. Il s’agit, nous dit l’auteur, de substituer, avec modération en l’absence de l’homme nouveau, une vie de qualité en la place d’une vie de quantité.

Le capitalisme fait dépendre les existences de deux entités souveraines tyranniques et instables : le marché et l’emploi. A la place de l’incertitude, il faut mettre la garantie économique générale pour libérer les individus de la servitude capitaliste sous l’emploi. Frédéric Lordon reprend ici les propositions de Bernard Friot. L’intégralité de la valeur ajoutée est apportée en ressource cotisée à un système de caisses qui va en effectuer la redistribution. En premier lieu, celle-ci s’effectue sous forme de salaire stable, suffisant et à vie à la personne même, c’est-à-dire qu’elle constitue un droit fondamental détaché de l’emploi (pas tout à fait car une part indispensable doit être contrainte). A la place du marché tyrannique par contre, nous dit Frédéric Lordon,  il faut mettre le marché … planifié et anémié, un marché fortement orienté par la demande pilotée (conventionnement à la Friot), orienté politiquement et drastiquement diminué par un autre régime du désir acquisitif (nouvelles manières, nouveaux objets). Dans son concept, le marché comme complément de la division du travail étendue, c’est-à-dire comme instance d’actualisation de ses complémentarités puis comme lien où les propositions privées viennent s’offrir à la validation sociale sous forme monétaire, malheureusement perdure. Les choses complexes réalisées par la division du travail nécessitent en effet des échanges complexes que la réciprocité du troc ne peut pas réaliser. La monnaie aussi dispense très « libéralement » les agents qui échangent de réaliser la coïncidence des besoins des parties.  

La question cependant pour Frédéric Lordon n’est à aucun moment la nature du travail lui-même en régime capitaliste mais seulement son organisation et ses finalités. Qu’est-ce qu’on a à produire pour persévérer ? Qui produit quoi ? Comment s’opère la socialisation de la production puis celle de sa consommation ? Toutes ces questions renvoient à la très vielle et très démodée théorie apologétique du capitalisme interventionniste d’État.  Pourtant, il conviendrait de s’attaquer à l’essence même du capitalisme : la forme de travail spécifique à cette formation sociale. Ce qui en effet caractérise le capitalisme et lui seulement, c’est que ses rapports sociaux de base sont constitués par le travail et sont donc en définitive d’un type fondamentalement différent de ceux qui caractérisent les sociétés non capitalistes. La spécificité du travail sous le capitalisme montre en réalité que la production n’est pas un processus purement technique ; la production est intimement liée aux rapports sociaux de base de cette société et façonnés par eux. Il est donc impossible de critiquer cette société seulement en termes de salariat, de marché et de propriété privée[5]. Le travail sous le capitalisme n’est pas une activité extérieure au capitalisme et donc à libérer ; il en est le fondement et donc à abolir sous sa forme actuelle. C’est en effet une vie encore soumise au travail abstrait, fragmentée, privée de sens qui est proposée par l’auteur. Les très modestes  et très stato-capitalistiques propositions de Bernard Friot, reprises sans barguigner par un Frédéric Lordon aux anges, sont en matière de travail absolument confondantes : une abolition de la propriété privée des moyens de production (propriété lucrative)[6], un élargissement des minimas sociaux et vitaux à tous (rémunération inconditionnelle pour les postes non indispensables à la division du travail)[7], une réduction de l’échelle des salaires (quatre niveaux de qualification correspondant à des appointements déterminés)[8], et deux commissions Théodule sorties de nulle part (une institution  de la qualification pour les salaires et une institution pour l’investissement) sont supposés abattre le travail-salariat. Frédéric Lordon semble louvoyer quant à la question de la division du travail. Pourtant, la forme fondamentale de toute production capitaliste est bien la division du travail,  à l’intérieur de la société,  mais aussi à l’intérieur de chaque établissement de production. Dans notre société, ce  ne sont pas les producteurs qui dominent les moyens de production mais les moyens de productions qui dominent les producteurs ; tout levier nouveau de la production se convertit nécessairement en moyen nouveau d’asservissement. La première grande division du travail, la séparation des métropoles de la province et des banlieues, a condamné les populations périphériques à la relégation sociale et culturelle et les habitants des grandes villes à l’égotisme le plus abjecte. Elle a anéanti le développement intellectuel des uns et a développé l’atrophie morale des autres. En divisant le travail, on divise également l’homme. Le perfectionnement d’une seule activité entraine le sacrifice des facultés intellectuelles et physiques laissées en jachère. Cet étiolement croît  dans la mesure même où la division du travail croît. Elle atteint  ainsi des sommets dans les secteurs traditionnels de l’industrie mais aussi dans ceux du tertiaire. La grande industrie (robotique, l’informatique, etc.) décompose les taches en des opérations partielles singulières et assignent chacune d’elles à un salarié singulier comme étant sa position à vie, elle l’enchaine ainsi pour toute son existence à une fonction partielle déterminée et à un outil déterminé. « Elle estropie le travailleur, elle fait de lui quelque chose de monstrueux en activant le développement factice de sa dextérité de détail, en sacrifiant tout un monde de dispositions et d’instincts producteurs … L’individu lui-même est morcelé, métamorphosé en ressort automatique d’une opération exclusive,[9] » L’entreprise moderne dégrade le salarié du rang de rouage de la production capitaliste temporaire à celui rouage permanent. La division du travail et la généralisation du salariat, nous dit Frédéric Lordon, ont imposé, comme premier désir et seul moyen de survivre, l'argent. Le choc actionnarial des dernières décennies, c'est-à-dire l'exigence de dégager une rentabilité des capitaux sans précédent, a nécessité d'imposer plus encore les désirs maîtres. Le régime libéral a pour cela entrepris de produire des affects joyeux et intrinsèques. Totalitarisme confondant la vie de travail et la vie tout court, il a imposé dernièrement à tous la réalisation de soi dans et par le travail divisé[10]. Et ce ne sont pas seulement les salariés du bas de l’échelle, mais aussi les classes qui les exploitent indirectement, que la division du travail asservit aux instruments de leur activité ; ainsi les « classes instruites » en général sont asservies, à une foule de préjugés et de petitesses, à leur propre myopie physique et intellectuelle et à leur mutilation par une éducation étroitement adaptée à une activité – cette activité fût-elle le pur farniente. En se rendant maîtresse de l’ensemble des moyens de production, pour les employer socialement selon un plan, la société anéantit l’asservissement antérieur des hommes à leurs propres moyens de production. Il va de soi que la société ne peut se libérer sans libérer chaque individu. Le vieux mode de production doit être bouleversé de fond en comble, et surtout la vielle division du travail doit disparaitre. Il n’est pas vrai que la suppression de la division du travail soit une revendication  fatalement réalisable aux dépens de la productivité du travail. Au contraire, dans la grande industrie, elle est devenue une condition du rendement productif lui-même. Tandis que le mode d’emploi capitaliste du numérique est obligé de perpétuer la vielle division du travail avec sa compartimentation ossifiée et techniquement superflue, le numérique lui-même se rebelle contre cet anachronisme. [11] « Au moyen de machine, de procédés chimiques et d’autres méthodes, elle (la grande industrie) bouleverse, avec la base technique de la production, les fonctions des travailleurs et les combinaisons sociales du travail, dont elle ne cesse de révolutionner la division établie en lançant sans interruption des masses de capitaux et d’ouvriers d’une branche de production dans  une autre. La nature même de la grande industrie nécessite le changement dans le travail, la fluidité des fonctions, la mobilité universelle du travailleur … »[12]

La finance, avec la concurrence, est la source du double fléau néolibéral : destruction des salariés du privé avec la contrainte de la rentabilité ; destruction des services publics sous la contrainte de l’austérité. La première est liée au pouvoir des actionnaires formé dans le marché des droits à la propriété et la seconde au pouvoir des financiers formés dans les marchés obligataires[13]. Frédéric Lordon veut confier la totalité de l’investissement à un système de cotisation « central-démocratique », via une caisse dédiée, qui prélève la totalité de la valeur. Il se propose donc de fermer la finance, d’en finir avec la dette (plus de marché financier, plus de banque de crédit et annulation de la dette … dans le respect tout de même du petit épargnant, de la propriété mobilière et de l’héritage). « Une révolution qui part d’emblée en ruinant les petits épargnants se sera rendue si vite odieuse qu’elle n’ira pas très loin. C’est qu’il y a un ressort très profond qui lie l’épargnant à son épargne (…) On épargne pour transmettre (…) il faudra avoir une doctrine de l’héritage. (…) le mobile propriétaire tombe pour une part – ce qui ne veut pas dire totalement : il y a aussi des investissements affectifs, familiaux, d’appropriation psychique dans l’habitation, et il est impossible de ne pas le considérer, sans doute même, dans une large mesure, de ne pas y faire droit. » D’un revers de mains sont balayées par l’auteur toutes les inquiétantes vieilleries communistes où « Les prolétaires n’ont rien à sauvegarder qui leur appartiennent, [où] ils ont à détruire toutes les garanties privées, toute sécurité privée antérieure.[14] »

Il est naturel que prenant fait et cause pour les plus modeste contre les capitalistes, Frédéric Lordon applique à sa critique du régime bourgeois des critères de « la classe urbaines éclairée » à laquelle il s’adresse exclusivement et qu’il prenne parti pour les ouvriers du point de vue de cette fraction de la petite-bourgeoisie. Son communisme analyse avec beaucoup de sagacité les contradictions inhérentes au régime de la production moderne. Il met à nu les hypocrites apologies des économistes néolibéraux. Il démontre de façon irréfutable les effets meurtriers de l’économie tyrannique de la valeur d’échange autonomisée et fétichisée, la production gouvernée exclusivement par la perspective de la mise sur le marché en vue de la conversion monétaire et de l’accumulation indéfinie, le primat du nombre sur la qualité donc sur la vie. A en juger toutefois d’après son contenu positif, ce communisme entend rétablir les anciens moyens de production et d’échange et, avec eux, l’ancien régime de propriété et toute l’ancienne société. Ce communisme est à la foi utopique et réactionnaire. Avec lui, l’ouvrier est maintenu, sans qualification particulière, à des minimas sociaux menacés par l’inflation ; avec lui, cet ouvrier, nécessaire à la division du travail, est rivé à son poste tandis le membre de « la classe urbaines éclairée » profite de la hiérarchie de la garantie générale, échappe à la tyrannie de l’emploi, développe son épargne, profite de son patrimoine et  accroît son capital culturel. 

Que faire ?

Après quatre décennies de néolibéralisme ininterrompu, il est impossible, nous dit Frédéric Lordon, d’obtenir quoi que ce soit du capital. L’espace du compromis négocié est fermé par les conquêtes stratégiques de la bourgeoisie que sont la financiarisation, le libre-échange et la délocalisation. Il n’y a plus de place pour les acteurs qui s’étaient donné pour mission d’obtenir quelque chose du système après qu’ils ont armé ce dernier des moyens de ne plus rien lâcher. Aussi, l’auteur fait pour nous l’hypothèse utile et hautement improbable d’un gouvernement de gauche déterminé à arraisonner la finance, armer le protectionnisme, relever les impôts du capital, redresser les services publics, nationaliser, annuler les baisses de charge, orienter le crédit, refondre le secteur des médias et remettre en cause les traités européens. Au moment de l’arrivée au pouvoir, la structure néolibérale mondialisée, nous dit l’auteur, peut activer sans coup férir la finance et les taux d’intérêt si le gouvernement est indiscipliné, c’est-à-dire si sa politique n’est pas parfaitement respectueuse de ses intérêts de financiers. Elle le peut en exigeant : pas d’inflation pour ne pas dévaloriser le patrimoine ; pas de déficit pour ne pas laisser croitre une dette sur laquelle il pourrait y avoir défaut ; pas de réglementation du travail et du commerce pour imposer les exigences de la rentabilité. La finance peut sur le marché vendre les titres de la dette souveraine, faire baisser les cours et faire monter ainsi vertigineusement les taux d’intérêt.  Alors,  la politique déterminée est annihilée avant même d’avoir vu le jour. La charge de la dette de l’imprudent gouvernement s’élève dans de telles proportions, qu’au mieux, elle évince les autres dépenses publiques et prive la politique budgétaire de toute marge de manœuvre, et qu’au pire, elle amène l’Etat au seuil de défaut. Dès lors, il y a amplification médiatique des difficultés rencontrées, mise en panne de l’investissement et de l’embauche, c’est-à-dire que la messe est dite avec la grève de la croissance et de l’emploi.

Frédéric Lordon ne conclue pas que, la voie des élections étant impraticable, il ne reste que le statu quo ou le règne peu démocratique des avant-gardes révolutionnaires. Il pense que les contradictions n’épuisent pas les possibles et rendent inaccessibles les termes intermédiaires de la réforme qu’il appelle naturellement de ses vœux. Quelque chose qui ne viendrait pas strictement de la voie parlementaire et qui répondrait à des conditions moins tragiquement violente que celles que toute l’histoire donne à voir, est pour lui tout à fait possible – aujourd’hui, croit-il, tout le monde est policé et personne n’a envie d’être violent (à bien des égards, c’est tant mieux) (p. 190). Il faut imaginer et mesurer ce qui peut être espérer de la voie démocratique, qui n’est pas la voie électorale-parlementaire ; imaginer et espérer en évitant le chaos qui n’a par soi aucune vertu progressiste (p. 191). Pour Frédéric Lordon, l’arme véritable, c’est l’incompréhensible magie nombre ( ?) Le néolibéralisme compte démocratiquement ses raisonnables opposants pour sans doute céder la place ( ?) La jonction complémentaire des gros bataillons divisés du salariat anémique et des quartiers énergique en butte au racisme est donc l’impératif stratégique par excellence. Ces combats sont pour Frédéric Lordon liés de façon complexe et aucun ne doit se subordonner les autres ; ces luttes sont d’égales importances, inséparables et nécessaires ; il faut absolument reconnaitre leur autonomie. Il remarque cependant, sans autre conclusion, que depuis des décennies sont à l’œuvre les organes de la diversion sociétale. Le capitalisme se sert des autres rapports de domination pour péjorer le sien propre. Nenni, la convergence des luttes est possible. Il faut que le capitalisme sorte du domaine de l’inquestionnable. Il faut que les luttes s’extraient de l’état de séparation où tant de sollicitudes interposées s’efforcent de les maintenir. Il faut que les luttes soit attentives aux autres. Il ne faut pas qu’une lutte nuise aux autres luttes. Pour être unis, il ne faut pas être divisé. Le livre passionnant, qui tirerait des précédents ouvrages de Frédéric Lordon des conclusions moins tautologiques, n’est pas celui-là, il reste malheureusement à écrire.

[1] Frédéric Lordon, « Figure du communisme », La Fabrique, 2021.

[2] Les blogs du Monde Diplomatiques, « La pompe à phynance » où souvent Frédéric Lordon joue les Cassandre : https://blog.mondediplo.net,

[3]La fameuse et jamais vérifiée crise organique de Gramsci.

[4] « Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent … » Frédéric Lordon Editions La Fabrique 2019.

[5] « Temps, travail et domination sociale » Moishe Postone, Editions Mille et une nuits janvier 2009.

[6] Le premier gouvernement Mitterrand avait nationalisé toutes les banques et toutes les grandes entreprises avec l’effet que l’on sait.

[7] La rémunération déconnectée de l’activité de production ne garantit nullement les moyens de la reproduction (inflation, liberté d’utilisation, etc.). Le salaire indirect semble matériellement plus efficace et idéologiquement plus juste, voir « Eloges de la gratuité » Paul Ariès, LMD novembre 2018.

[8] Cette correspondance, et elle seule, entre qualification et niveau d’une rémunération soit disant déconnecté de l’activité de production est pour le moins surprenante.

[9] « Le Capital, livre I, t. II » Karl Marx, Editions sociales 1976.

[10] « Capitalisme, désir et servitude » Frédéric Lordon, Editions La Fabrique 2010.

[11] « Anti-Dühring » Friedrich Engels, Editions sociales 1977.

[12] « Le Capital, livre I, t. II » Karl Marx, Editions sociales 1976.

[13] Voir à propos des marchés obligataires et actionnariaux l’intéressant chapitre 8, « Fermer la finance ».

[14] « Le manifeste du parti communiste » Karl Marx Friedrich Engels.

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