72 heures de crétinisme médiatique,

Hubert Huertas se pose la question liminaire suivante : qui s’est rassemblé de la Madeleine au Champs-Elysées ?

Personne ne conteste, nous semble-t-il,  l’évidence de la réponse. Un peuple innombrable, inouï de Français modestes s’est réuni, et nul n’a pu les confondre avec les personnalités en génuflexion sur le marbre parisien. Nul également ne conteste leur ferveur gratuite, leur envie de partage, la sincérité de leurs récits autour de la vedette défunte (sincérité pourtant tout à fait catalogable, n’en déplaise au journaliste).

Hubert Huertas est agacé –  nous lui donnons mille fois raison – par le mépris que cette grande foule inspire aux commentateurs patentés : « petit peuple », « non-souchiens »... Cet essentialisme de la « masse », s’il n’est pas nouveau, est toujours aussi abject et régulièrement démenti par les faits. S’il y a en effet une nature humaine, elle est, comme nous le constatons chaque jour, sous déterminée et modifiables. Les opinions, la sensibilité du moment sont complétées et confirmées ou défaites au fil des trajectoires socio-biographiques. Elles sont modifiables. Elles ne cessent de différer car les trajectoires de vie sont ouvertes, c’est-à-dire potentiellement exposées à des rencontres manquantes (gibier de clic ou auteur romantique). C’est ce que souligne, à sa façon, Hubert Huertas quand il commente les propos de la porte-parole du groupe La République en marche à l’Assemblée : « Un rapprochement hardi [enterrement de Victor Hugo], qui avait l’air de mélanger le contenant, la dimension de la foule, et le contenu, la dimension des deux hommes en regard de l’histoire politique et de l’histoire de l’art ». Le grand nombre et le caractère populaire d’une manifestation malheureusement n’absout jamais de rien, ne dit rien d’absolu. Faut-il rappeler dans l’Histoire contemporaine quelques autres rassemblements unanimes et plébéiens ? C’est pour cela, que nous croyons qu’il est souhaitable, possible, sans dédain aucun, de dire tout ce que nous inspire le triste défilé de cette semaine. Le rôle des médias dans l’évènement est indéniable ; les grands notables sont en effet en parade et en phase de récupération politicienne réussie ; il eut mieux valu certes donner des couvertures aux SDF qu’aux fans sur la place…  Le corps social fait à chaque instant, la démonstration en actes de ce qu’il peut — de son degré de puissance. Ça n’est donc plus une question de jugement, c’est une question de mesure. Par ce qu’il accomplit et par ce qu’il omet de faire, par ce qu’il tolère et par ce qu’il refuse, le corps social donne l’exacte, la parfaite mesure de ce qu’il peut.  Posons-nous la question suivante : un peuple baby boomer qui tolère, participe à 72 heures de crétinisme médiatique,  quel est son degré de puissance du moment ?

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