Médiapart vend-il de la division ?

Une série d’articles – un vrai tir groupé – à la Une de « Médiapart » fait naturellement réagir de nombreux lecteurs : « Notre outil pour tester soi-même l’intérêt d’une injection », « Aider les gens à prendre de meilleurs décisions », « Efficacité : l’hypothèque des variants » et enfin « Thromboses mortelles : des familles portent plainte ».

Ces quelques mots, moins pour nous offusquer sur le fond de l’affaire, que pour nous interroger sur la ligne éditoriale de notre journal. Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas nécessaire de s'attarder encore sur cette ritournelle sordide et puante de l’intérêt strictement personnel. La concurrence, nouvelle raison du monde[1], comme nous le savons, est désormais la norme des sujets-entreprises d’eux-mêmes. Il y a dans ce nouveau monde une dilution du collectif et un avènement de l’individualisme et du présentisme. Peu importe que le coronavirus touche mortellement les plus faibles de notre société et que la vie des personnes âgées, des malades, des précaires, des exclus du télétravail et de la retraite en rase campagne dépendent d’eux. Peu importe la x-ième vague, les variants et les milliers de chômeurs qu’elle ne manquera pas de générer et au diable la vaccination si elle présente un risque personnel. Peu importe en effet que les hôpitaux, les services de réanimation soient saturés, les personnels soignants au bout du rouleau puisqu’on est jeune, épargnés et qu’on sait le moment venu refuser les vieux et les personnes à risque et applaudir au balcon.  Dans ce monde, les sujets n’ont pas de droits mais bénéficient, en échange d’un comportement attendu ou d’un coût direct pour eux, d’une place de prestations. La société néolibérale en effet ne doit rien au citoyen qui n’a dorénavant rien sans rien. La nouvelle rationalité prône ses propres critères étrangers aux principes moraux et juridiques de la démocratie. Cette nouvelle rationalité est maintenant a-démocratique parce que sa valeur suprême est la liberté individuelle comprise comme la faculté laissée aux individus de se créer pour eux-mêmes un domaine protégé. Ce lecteur de « Médiapart » qui « se teste soi-même » ne voit pas le moindre problème à ce que s’opère le massacre silencieux des plus faibles ; l’autoritarisme libéral ne lui devient suspecte qu’au moment où il s’agit de son confort. Il suffit de le dire ainsi pour comprendre pourquoi. Les morts par centaines de milliers, les licenciements en milieu périurbain, ça n’est pas son affaire ; les vacances à la plage, le farniente au restaurant et au café, les sortie mondaines et la présentation de soi si.

Le journalisme en général et « Médiapart » en particulier gagnent, n’en doutons pas, en audience en générant ce type de débat auprès de publics grandement polarisés. Il met ainsi en avant, gagnant des « parts » de lectorat, des interprétations toujours monovalentes et le plus souvent insipides : à tour de rôle, légalistes, la vaccination mal nécessaire ; ou au contraire critiques, la vaccination mal supplémentaire. Le nouveau modèle de presse oblige presque nécessairement à faire ce genre de choix. Ce modèle, ajusté à l’absence de publicité et aux réalités d’une société fracturée, est en effet désormais violemment soumis à l’influence de ses abonnés. Leur influence croissante fait résonner jusqu’au cœur de la rédaction de « Médiapart » les malheureuses clameurs et les pauvres clivages de la société. L’exacerbation sans principe des divisions politiques mais surtout culturelles alimentent l’audience, font exister les lecteurs et procurent de précieux abonnés.

Toute source de financement présente pourtant un risque éditorial et le modèle d’abonnement de « Médiapart » ne fait malheureusement pas exception à la règle. Notre journal, de plus en plus, semble s’employer dangereusement à capter et à retenir de multiples fractions de lectorat. Il parait être passé dernièrement « du consensus sédatif au dissensus lucratif qui épouse opportunément le fonctionnement des réseaux sociaux »[2]. « Médiapart », avec ce type d’articles, semble au fil des éditions battre alternativement le chaud et le froid, fonctionner en véritable chambre d’écho renvoyant inlassablement à tel ou tel utilisateur ce qu’il veut bien lire à l’instant. Ce lecteur qui paie cash pour recevoir les informations qui est caressé dans le sens du poil ne représente heureusement pas la totalité du lectorat mais sa face sombre, il est sans doute l’idéaltype de l’abonné façonné par le libéralisme. Les journalistes de « Médiapart », comme le font remarquer Serge Halimi et Pierre Rimbert dans leur article, confondent ici l’activisme sociétal alimenté par quelques centaines de « Twittos » avec les attentes de leurs milliers d’abonnés[3].    

[1] La nouvelle raison du monde » Pierre Dardot et Christian Laval La Découverte 2009.

[2] « Un journalisme de guerres culturelles » Serge Halimi & Pierre Rimbert, LMD mars 2021. Tout l’argumentaire du billet est extrait de cet excellent article.

[3] 10 % de « twittos » les plus prolixes produisent 80 % des tweets : Stefan Wojcik et Adam Hughes, Pew Research Center, 24 avril 2019.

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