Pas d'après Covid-19

Les semaines de confinement s’empilent et les voix – toujours les mêmes – se font dès à présent entendre pour décrire les lendemains qui chantent de l’après Covid-19. Il n’est pourtant pas besoin d’être grand clair pour prévoir que le monde de demain, en ses structures, sera encore plus insupportable que celui d’hier.

Aujourd'hui, alors que les pressions sur lui sont inédites, le pouvoir n’opère absolument aucun changement de cap. Une fois la tragédie surmontée, généralement tout recommence comme avant. La crise financière de 2007-2008 qui a fait tituber la mondialisation heureuse, n’a pas conduit à la réforme du capitalisme promise mais au renflouement massif et sans contrepartie des banques. Il est à parier qu’une fois la pandémie de Covid-19 stoppée les actions de l’industrie pharmaceutique s’envoleront  et nos libertés seront encore d’avantage amputées.  Les crises nourrissent le plus souvent l’espérance déraisonnable d’un retour à un peu d’humanité mais en l’absence d’autre chose tout cela est bien illusoire.  L'histoire ne se fait pas du bon côté, c'est-à-dire en raison de la force intrinsèque et de l'excellence des idéaux humanistes, moins encore par la force de la conviction et de l'éducation mais par la douleur du négatif, l'affrontement des intérêts, la violence des crises et des révolutions. C’est seulement en examinant l’hier proche et le passé dans le présent des services d’urgence comme celui des banlieues et des salons que l’on peut tenter d’imaginer le futur.

Le dossier Covid-19 de l’excellent « Monde Diplomatique » d’avril 2020 et plus particulièrement l’article de Quentin Ravelli[1] « Une mine d’or pour les laboratoires » mettent en lumière le traitement libéral de la crise actuelle.

L’avenir se dessine dans le présent. Ainsi, l’action du laboratoire Gilead pharmaceutique a grimpé de 20% après l’annonce des essais cliniques du Remdesivir contre le Covid-19, celle d’Inovio Pharmaceuticals de 200% à la suite de l’annonce d’un vaccin expérimental, celle d’Alpha Pro Tech fabricant de masques de 232% et enfin celle de Co-Diagnostics de 1370% grâce à son kit de test[2]. Alors que les gens meurent par milliers, qu’il manque de masques pour les personnels soignants et que les tests de dépistage restent inaccessibles, les trusts ignominieusement s’enrichissent. Le présent, c’est également la discrimination de classe en matière de santé. Dix-huit députés et deux ministres n’ont-ils pas été dépistés à la mi-mars en bonne santé alors que l’on réserve ce dépistage aux cas les plus graves pour le reste de la population ?

Le passé proche quant à lui, passé où la rentabilité économique de la santé justifiait les baisses budgétaires à répétition au détriment des personnels, des patients, façonne le présent de la crise sanitaire d’aujourd’hui et façonnera, sans aucun doute possible, le futur de la santé de demain.  Les soignants continuent et continueront  de faire des choix  entre les soins vitaux et les patients : qui mettre en réanimation, à qui fournir un respirateur, qui maintenir en vie et qui laisser mourir ? Ils travailleront toujours dans des conditions détestables. Lorsque les choix sont différents et lorsque la division internationale du travail est favorable, le nombre de morts se compte différemment. Il faut ainsi comparer le nombre de morts en Allemagne et en France[3]. Lorsque l’on ne produit pas, lorsque l’on ne sait presque rien des réactifs essentiels au dépistage, et lorsqu’on a abandonné des pans entiers de la recherche, le test systématique qui permet de briser les chaines de la transmission est impossible. Pour les mêmes raisons, les médicaments qui permettent de guérir le Covid-19  font cruellement défaut. Il faut reconvertir dans l’urgence des molécules en l’absence criante d’une planification des problèmes de santé[4] alors que dans ce domaine, comme on le sait, la recherche ne peut être conduite à court terme avec des impératifs de profit[5]. Il faudra aussi attendre de nombreux mois la production des vaccins soumis aussi aux aléas des politiques industrielles et des investissements.

Le monde n’a pas changé. Tous les secrets industriels, tous les secrets commerciaux et tous les brevets sur la composition des composants chimiques essentiels au dépistage, si précieux pour la santé de milliards d’êtres humains, n’ont pas été levés ; l’enrichissement des trust au cœur de la tourmente est toujours possible ; les budgets et les dettes de l’hôpital ainsi que les revenus des personnels soignants n’ont pas été significativement reconsidérés ; les recherches n’ont pas été réorientées à partir d’une vision générale de la science, de la médecine et de l’écologie ; les carences de la recherche privée n’ont pas été compensées par la recherche publique ; les grandes entreprises pharmaceutiques n’ont pas augmenter leurs investissements dans des domaines essentiels comme les infections qu’elles soient bactériennes ou virales ; le dépistage massif , une mesure simple de démocratie médicale, n’a pas été enclenché …     

[1] Chargé de recherche au CNRS. Auteur de « La stratégie de la bactérie. Une enquête au cœur de l’industrie pharmaceutique », Seuil, Paris, 2015.

[2] Ibid.

[3] Ibid. Pour une population deux fois plus nombreuse dans le Bade-Wurtemberg et une épidémie plus précoce, il y a dix fois moins de morts que dans le Grand-Est de l’autre côté de la frontière.

[4] Ibid. Antigrippal Favipiravir ; indiqué contre la polyarthrite, le Kevzara.

[5] Ibid. 85% des médicaments sont consommés par 17% de la population mondiale la plus riche ; il y a plus de recherche pour la dépression et l’obésité que pour les maladies infectieuses, première cause de mortalité dans le monde.

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