Journalisme d'investigation, prendre son temps.

Matthieu Suc dans son dernier article, « Djihad en prison: comment des détenus communiquent avec des terroristes », enfonce quelques portes grandes ouvertes. Il relaie confusément quelques propos souvent invérifiés de surveillants de la Maison d’arrêt de Nanterre. Au fond, nous lui sommes reconnaissants car il nous oblige à regarder en face la réalité d’un certain journalisme d’investigation.

Tout est dit par Matthieu Suc dans le titre et le bandeau de son calamiteux papier : « deux djihadistes, depuis leur cellule, communiquaient depuis plusieurs mois avec l’un des futurs tueurs du Bataclan ». Mais que nous apprend ce xième  article ? Pas grand chose. Après les attentats du 13 novembre 2015, il a été découvert un téléphone dans la cellule de Mohamed Hattay, un terroriste qui purge une peine de plusieurs années. Il en a été découvert également de nombreux autres et à de multiples reprises dans la cellule de Karim Mohamed-Aggap, un autre terroriste condamné. Karim est le frère de Foued, l’un des trois kamikazes impliqués dans le massacre du Bataclan. Comme on le devine, tout ce petit monde échange abondamment et commente intensément les événements du 13 novembre 2015. Il le fait d’autant plus aisément que les services antiterroristes sont très intéressés par l’écoute des dites conversations. De l’analyse des multiples échanges, comme nous-mêmes à la lecture de la pige et contrairement au « scandaleux » journaliste, la SDAT ne tire aucune conclusion. Les détenus depuis leurs cellules de Nanterre et de Fleury n’étaient bien évidemment pas au courant des préparatifs des attentats parisiens et d’ailleurs ils n’ont été nullement poursuivis pour cela. Tout dans l’article de Matthieu Suc, comme toujours, est très mauvaise, nauséeuse et confuse littérature.

Les affaires de terrorisme font de fielleux échos (voir un certain nombre de commentaires de cet article de Matthieu Suc) et installent l’idée d’une société structurée non pas par l’affrontement de forces sociales et politiques mais par le combat du bien contre le mal –  un petit nombre d’individus décidé à purger notre belle démocratie des moutons noirs  qui la défigurent opposé à une brochette de métèques dégénérés. Il y a sans aucun doute possible deux manière d’enquêter, toutes deux sont présentes à « Medipart » : un journalisme lent et  un journalisme pressé qui met plus ou moins bien en forme la fuite. L’enquêteur est dans le dernier cas, à l’image d’un Matthieu Suc, qu’un gestionnaire passif des fuites qui bénéfice du travail des fonctionnaires et qui définit ses priorités en suivant ses propres critères et le calendrier de ses informateurs (l’anniversaire des attentats du Bataclan dans l’article cité). Le journaliste pressé pratique un feuilletonnage qui consiste à saucissonner la publication des révélations afin de la faire durer et d’en amplifier l’impact en faisant passer tout cela comme des rebondissements de l’enquête. « Djihad en prison: comment des détenus communiquent avec des terroristes » est le premier volet d’une série d’articles consacrée aux djihadistes en prison. Cette conception à notre humble avis perturbe dangereusement le jeu démocratique en substituant à l’affrontement idéologique des analyses, le spectacle d’un tribunal de vertu orchestré par les médias. Les enquêtes en effet se limitent ici à des individus, des communautés mis en cause sans que le système corrupteur soit lui-même concerné. Le journalisme de gauche autrefois luttait, aujourd’hui il s’indigne. Nous passons d’un régime idéologique à un régime moral et technique[1].

Le djihadisme et son rapport à la prison nécessiteraient pourtant bien des analyses. La mise en scène de l’arrivée en Maison d’Arrêt de Mohamed Abrini menotté, les dérisoires bruits de couloir du quartier spécifique, les menus détails d’un numéro d’écrou, d’une marque d’iPhone ou bien d’un code verrou ne font que diversion. Gilles Kepel insiste avec d’autres, la prison est un incubateur particulier du djihadisme[2]. La prison, qui voit se croiser jeunes délinquants en pertes de repères et prédicateurs reliés aux réseaux djihadistes internationaux, constituerait un lieu privilégié de la radicalisation.  Pour Foucault, c'est la société disciplinaire qui produit, de l'extérieur, comme résultat le plus radical et le plus abouti, la prison[3].  Elle continue de produire à l’intérieur, de façon systématique cette fois, ce qu’elle produit à l’extérieur de manière empirique et brouillonne.  La misère, la ségrégation sociale, l’irrespect et la non-reconnaissance de la personne comme sujet  sont en milieu carcéral assez souvent généralisés, systématisés et amplifiés. La radicalisation n’est donc pas uniquement subordonnée aux rencontres, elle est aussi le fruit d’une violence pratique et symbolique qui perdure et s’amplifie « à l’ombre ». Le mode opératoire des attentats s’inscrit également dans la continuité de formes antérieures à la prison de délinquance auxquelles certains djihadistes ont pu se livrer (voler des voitures, obtenir des armes, les manier dans le cadre de braquages).

[1] « Dans les cuisines de l’investigation » P. Péan LMD septembre 2019.

[2] Kepel G. Jardin A. (2015), 2005 l’année charnière, Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français. Éditions Gallimard. P. 60.

[3] Foucault M. (1994), Dits et écrits, n°151. Éditions Gallimard. P. 717.

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