Relire Martin Eden de Jack London

Une critique de Laura Tuffery, sur son blog « Mediapart », nous invite vivement à aller voir le film « Martin Eden » de Pietro Marcello cette semaine sur nos écrans. Le long métrage y est présenté comme un vibrant réquisitoire contre le narcissisme en littérature. De ce point de vue, il est tout à fait fidèle au roman écrit en pleine gloire en 1907-1908 par Jack London.

Jack London n’écrit pas sur sa vie mais à partir d’elle. Le jeune ouvrier qui fait l’expérience de l’incompréhension, de la misère et du désespoir pour avoir décidé de consacrer sa vie à la littérature en effet lui ressemble. Ruth Morse, le personnage du roman, comme Mabel Appelgarth aimait son sont vigoureux matelot autodidacte et ne le comprenait pas. Mais la ressemblance s’arrête là. Sans doute, « Martin Eden » est le roman le moins bien compris de l’auteur étasunien. Jack London considérait ce livre comme une attaque en règle de la bourgeoisie et de son idéologie, « une attaque de l’individualisme en la personne du héros ». Aussi, dans ce roman, lorsque la rupture avec Ruth Morse est consommée, peu importe à Martin Eden d’être enfin reconnu comme un célèbre écrivain alors que la vie à perdu son sens. La célébrité, l’écrivain de papier l’avait simplement désirée pour séduire la femme qui l’aimait et pour rivaliser dans les salons. Le roman veut dénoncer les idées et les préjugés bourgeois en vertu desquels tout homme ne peut réussir que s’il accepte de conformer sa personnalité et ses efforts à un monde de convenance et de pouvoirs ; où l’amour est chiffrable dans un livre de comptes ; où la carrière littéraire, en l’absence d’une classique culture universitaire, n’est guère possible.

Il vaut lire et relire « Martin Eden  » le chef d’œuvre de Jack London. Si le film a du succès (ce que nous souhaitons), le roman ne manquera pas d’être réédité avec une affreuse jaquette reprenant la vilaine affiche du film. Il le faut car en dénonçant les préjugés bourgeois persistants, « Martin Eden  » demeure très actuel. Jack London y critique l’esprit nietzschéen, le culte de l’individualisme et de la force de son héros. Son suicide est pour l’écrivain la sanction logique d’une victoire obtenue après un combat sans foi, la conclusion d’une lutte solitaire ignorant le collectif et la solidarité entre les hommes. Ce suicide, hier comme aujourd’hui, est incompréhensible pour un lecteur bourgeois incapable de saisir, après une éclatante réussite, le passage à l’acte du héros. Pour Jack London, conforme au modèle libéral étatsunien, « Marin Eden a vécu seulement pour lui, combattu seulement pour lui et […] est mort seulement pour lui. […]Marin Eden a échoué et il est mort […] à cause de son manque de foi en l’homme »[1]. Et c'est pourquoi, lorsqu’en 1916 Jack London perdit cette foi, il fut logique avec ses propos et se laissa glisser à jamais dans le sommeil.   

[1] Lettre ouverte de Jack London au révérend Charles Brown. The Comrade 1910.

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