La littérature en temps de crise

Lise Wajeman affirme dans son dernier article : « vous n’avez pas ouvert un livre depuis deux mois » et elle s’interroge : « Pourquoi ». L’assertion semble gratuite mais sans doute il s’agit là d’un témoignage personnel. Essayons avec elle de « comprendre comment [son] appétit pour la littérature a pu se perdre dans la crise ».

La journaliste entreprend, dans un article brouillon et à l’emporte-pièce, de diagnostiquer la maladie et trouver les traitements[1]. Elle semble certes un peu confondre symptômes et causes de l’épidémie mais propose cependant quelques rudes remèdes qui dessinent en creux une conception pour le moins originale de son lecteur et de la littérature.

Sa première hypothèse : le lecteur, bouleversé et sidéré par l’évènement épidémique, tout à son angoisse existentielle, n’aurait ni eu le temps, ni l’envie de lire la moindre ligne. Le bon docteur Wajeman propose donc à l’anémique deux cuillères de Samuel Beckett, trois gouttes de Gertrude Stein et quelques cachets de James Joyce à prendre après les repas. Nous ne dirons rien ici du ressassement beckettien, du décervelage joycien et du bégayement de Stein comme idéal de santé mentale car il s’agit là, à n’en pas douter, d’un second degré du professeur de littérature comparée. L’ordonnance est censée achever, et la littérature avec lui, le pitoyable individu. Nous ne croyons guère pour notre part à la lecture qui soigne ou qui même tue. Il n’y a pas de rentabilité immédiate de la lecture en particulier. Nous pensons qu’il y a par contre un besoin humain primordial et constant de sens, de compréhension, de perspectives qu’aucune angoisse n’épuise. Il y a pour l’homme, dans tous les moments difficiles, une nécessité vitale de développer ses capacités émotionnelles, imaginatives et narratives. Il y a aussi un plaisir de lire comme il y a un plaisir d’écouter de la musique ou de regarder un tableau qui sans aucun doute distrait de soi. La lecture génère une activité de construction de sens. La lecture ranime l’intériorité des individus, elle met en mouvement la pensée et stimule l’imagination mises à mal lors de catastrophes. Elle aide à vivre et à donner un sens à l’existence. Elle dit l’expérience humaine, élargit notre univers. Elle ouvre des possibilités infinies d’interagir avec les autres et de se mettre à leur place.

La deuxième hypothèse  : le lecteur submergé par l’évènement trouverait toute fiction bien pâle au regard de la triste réalité actuelle. Les livres « d’invention » pour cette raison  tomberaient des mains. Pourtant, nous dit le bon docteur Wajeman, la fiction a de toute évidence prédit ce covid-19 que le malade ne saurait voir. La praticienne propose donc, comme remède au refus de lecture, l’obligation de lecture de quelques ouvrages prédictifs. Nous croyons pour notre part que nos lectures ne doivent pas nécessairement coller à la réalité du jour. De nombreux écrivains contemporains, las de servir, de remédier, ont pu récuser tout pouvoir de la littérature autre que sur elle-même. Ils ont fait ainsi le choix de l’impouvoir, du dépouvoir, ou du hors pouvoir, du désaveu de toute application d’usage, sociale ou morale  de la littérature. Théodore Adorno et Blanchot contestèrent même qu’il fût possible de composer encore un poème ou d’écrire un récit après Auschwitz. D’autres ont dès lors considéré lecture et écriture comme des simples plaisirs ludiques, des récréations destinées à tuer le temps.  Roland Barthes dénonçait toute compromission instrumentale de la littérature ; il condamnait tous les emplois de supplétif – pédagogique, idéologique, ou même linguistique – auxquels  elle s’était successivement prêtée. Il prévenait « la littérature ne permet pas de marcher, mais elle permet de respirer ». Elle permet de se réapproprier sa vie, de rêver et même de rêvasser. Elle procure des sensations qui font que le monde est plus beau, plus intéressant. « Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant. »[2]

La troisième hypothèse : trop et contradictoirement sollicitée, la curiosité, la perspicacité et l’intelligence du lecteur se sont envolées. Pour le coup, le remède et le retour rapide à la littérature d’un individu si durement touché paraissent hors de portée.  Nenni, le bon docteur Wajeman propose l’huile de ricin des ouvrages reposants et factuels, la potion amère des livres qui sollicitent une lecture « courante » et rompent avec la culture du soupçon. Il ne dit pas s’il y a dans les dits ouvrages de belles illustrations, de gros caractères et un nombre raisonnable de pages (nous le supposons). Nous nous ennuyons déjà mais sans doute le retour de la santé mentale est à ce prix. Attention, nous croyons savoir qu’il y a des contre-indications importantes et des risques de maintien dans un état avancé de crétinisme. Nous pensons évidemment tout le contraire. La littérature contradictoire, complexe (re)met en mouvement la pensée, renouvelle les représentations de soi et (re)lance la narration et jamais ne les arrête. Les textes lus en en période de crise ouvrent indéniablement un espace en rupture avec la situation. Les bons textes ont d’avérés  échos au tréfonds des êtres, ils relancent l’activité psychique, la pensée, la parole et les échanges entre blessés de la vie. Ils reconstruisent le sens de la vie, guérissent des blessures et élargissent un monde passablement rétréci en situation de confinement. La lecture et les pensées qu’elle éveille font venir des idées et suggèrent des rapprochements. Avec la littérature « nous pensons d’ailleurs »[3].  

Dernière hypothèse enfin : les « mauvais » textes, dernièrement proposés et traitant de la crise, découragent le lecteur. Le remède alors consiste à écarter les aliments mal cuisinés et à proposer un régime adéquat. Les mauvais chefs (cuisiniers) d’abord – trop de sel sans doute – ce sont : les populistes, les oiseaux de mauvais augure et, cela ne fait pas de mal, les gouvernants. Les aliments proposés ensuite – cuits à l’eau probablement  – ce sont : les récits encrés dans la réalité, ouverts dans leur déroulement et leur fin. Nous pensons au contraire que tous les textes traitant de la situation actuelle sont les bienvenus, il nous semble que toujours ils aiguisent l’appétit du lecteur et  affutent son intelligence. Ce sont Les lumières et le Romantisme qui ont fait de la littérature un remède. La littérature doit libérer l’individu de la sujétion aux autorités. La littérature instrument de justice et de tolérance et la lecture expérience d’autonomie contribuent à la liberté et à la responsabilité de l’individu. L’œuvre des Lumières guérit de l’obscurantisme religieux et de l’assujettissement au pouvoir royal ; l’œuvre romantique désintéressée,  réagissant aux excès du capitalisme émergeant et restaurant l’unité des communautés, des identités et des savoirs,  accompagne l’émergence des états-nations. Cette conception utilitaire a, comme la précédente, perdurée. Sartre lui-même, fidèle à l’esprit des Lumières, imputait à la littérature le pouvoir de nous faire échapper « aux forces de l’aliénation ou d’oppression »[4]. Lire permet ainsi aux dominés du confinement d’élaborer du sens, d’ouvrir des perspectives et de réparer quelque chose. La littérature met en forme leur expérience, leur vérité intérieure ou leur part d’ombre. Elle leur permet d’être d’avantage sujet de leur propre histoire.  Dans un contexte indéniable de violence physique, institutionnelle et de manque absolu d’espace personnel, les individus avec la littérature créent des marges,  trouvent des espaces refuges et envisagent parfois un futur possible. Plus qu’un livre, c’est bien souvent le souvenir d’un livre, les traces d’une lecture qui sont essentiels. Se remémorer, non pas un texte quelconque, mais un roman, une poésie ou une pièce de théâtre, c’est projeter sur un quotidien d’enfermement un peu de beauté, c’est donner un arrière-plan poétique à la vie, c’est aussi imaginer un ailleurs et un après.

 

[1] « Pourquoi vous n’avez pas ouvert un livre depuis deux mois » Médiapart 14 mai 2020, Lise Wajeman

[2] Lessing cité en exergue par Lafargue « Le droit à la paresse », Editions « mille et une nuit » 1994.

[3] Montaigne.

[4]Antoine Compagnon dans sa leçon inaugurale du Collège de France « La littérature pour quoi faire ?» Editions Pluriel 2018.

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