Alain Badiou. Changer de peuple

Dans son dernier livre, "Méfiez-vous des blancs, habitant du rivage", le philosophe Alain Badiou s'en prend aux "gilets jaunes".

Le mouvement des « gilets jaunes » c'est indéniablement le nom de quelque chose qui s’est produit dans notre bonne vieille France pourrissante et qui ne pouvait être nullement déduit de ce qui ordinairement s’y exhalait. La bourgeoisie n’a rien vu venir et a dévissé en pleine ascension heureuse. L’élection présidentielle de 2017 laissait pourtant augurer tout autre chose aux amateurs d’opulentes stations et de montagnes à vache. La force de ce mouvement des « gilets jaunes », c'est qu'il a crument exposé quelque chose qui était caché, invisible parce que masqué par les lois de notre monde néolibéralisé et cloisonné. En quelques semaines, l’exaspération générée par une taxe imbécile s’est muée en un mouvement centrifuge débouchant sur un diagnostic général, à la fois social et démocratique.   L'être - énigmatique multiple inorganisé– a été interrompu par les rassemblements aux ronds-points et les affrontements dans des métropoles interdites. Le mouvement des « gilets jaunes » a agrégé des populations disparates, peu organisées, invisibles et il a favorisé leur politisation accélérée. Exposé à un évènement, l'individu s’est prévisiblement transformé en sujet, c'est-à-dire qu'il a encouru un processus de subjectivation sous condition de l'évènement qui a impliqué de sa part une décision d'y demeurer fidèle depuis maintenant près de dix-huit semaines.

Il serait facile de reconnaitre dans les propos ci-dessus  quelques lambeaux de la théorie de l'évènement et des catégories badiousiennes de l'être, du sujet et de la fidélité. Une question se pose alors. L’intellectuel qui vit au sein d’un tel système de pensée,  l’homme dont les penchants et les aptitudes poussent à des raisonnements abstraits, l’être dont la conscience esthétique est richement fournie, c’est-à-dire qui sait par cœur des strophes de la grande poésie, qui connait des tableaux célèbres de la Renaissance aussi bien que de Fluxus, et pour qui l’histoire de la philosophie et de la musique n’ont plus de secret, cet intellectuel échappe-t-il nécessairement à l’extrême surface des choses telle qu’elle est vomie par l’actualité au pouvoir ? A la lecture du dernier opus d’Alain Badiou, « Méfiez-vous des blancs habitants du rivage », force est de constater que malheureusement non. Pour le penseur, la France des « gilets jaunes » est « une France ancienne  menacée  (…) [celle] des salariés nationaux de bas de l’échelle, des artisans, des commerçants, petits patrons et paysans révoltés contre la régression patente de leurs statuts, de leurs revenus et anxieux du peu d’intérêt qu’on leur porte ou que l’oligarchie transnationale manifeste à leur encontre (…) Sursaut de la France périphérique de la chasse et des délibérations municipales (…) petite bourgeoisie suburbaine et retraités qui voient roder le spectre de la paupérisation». Et le philosophe, dramaturge et romancier d’ajouter, « Il se vit un abandon bien réel de l’Etat au service du Capital, abandon d’un vieux monde provincial, vieillissant, suburbain et colonial. L’archaïsme d’une réaction nationale compréhensible d’une partie de la société en effet menacée dans ses petits privilèges ». Il nous coute de revenir sur ces fielleux propos car nous ignorons de notre côté le bénéfice qu'un lecteur normalement informé (qui lirait par exemple régulièrement les excellents reportages de « Médiapart » ou qui parcourrait quelques livres sur le sujet, faute d’une quelconque pratique sociale)  peut tirer de cette plaquette, et c'est d'ailleurs le moindre de nos soucis. Passé un certain degré d’irréalisme, les gens cessent de nous intéresser. Dans les instants de cristallisation sociale, de lutte des classes sans fard, nous rappelle Serge Halimi, chacun choisi son camp. Le centre disparait, le marais s’assèche. Alors, même les plus cultivés, les plus distingués oublient les simagrées de l’engagement abstrait. Alain Badiou fait fi des bonnes manières. La « populace jauniste» est perçue par lui comme ancienne, nationale, socialement impure, anxieuse, quémandeuse de reconnaissance, réactionnaire, coloniale, provinciale, chasseuse, municipale, privilégiée, vendue, moyenne, ignorante, timorée, complotiste, extrême-droitière. Rien que cela. Mais, Alain Badiou ne se contente pas naturellement d’adjectiver la situation sociale actuelle. Les vieux ersatz du jamais réalisé marxisme mécaniste, en l’absence d’engagement, sont convoqués dans ces quelques détestables pages d’écriture. Une dialectique simpliste de la temporalité immanente aux forces de l’histoire, d’une évolution universelle de l’humanité, d’une ligne ascendante uniformément progressive des modes de production et des formations sociales contre toute attente est mise en avant. « La France petit impérialisme déclinant confronté à des monstres de type Etats-Unis et Chine n’est plus en état d’acheter le soutien de ses classes moyennes populaires qui sont toujours la ressource centrale de nos fameuses démocraties. Nous avons d’un côté un état soumis aux nécessités du marché mondial et de l’autre une protestation d’allure populaire dont la vision vague, timide, nationaliste, tissée de fausses rumeurs dont la seule part organisée sur la scène parlementaire est l’extrême droite. Le conflit ne propose par lui-même rien qui ne persévère pas dans la structure dominante. (…) conflit qui oppose deux protagonistes sans consistance politique et non porteur d’un avenir égalitaire » nous dit Alain Badiou. Ce sont apparemment les joyeusetés du matérialisme historique, de la spirale de l’histoire, des progressions par bons et des transformations de la quantité en qualité qui renaissent de leurs cendres. Entendez, les « gilets jaunes » ne participent pas du mouvement émancipateur de l’humanité et sont destinés aux oubliettes de l’histoire loin de la planète monde et du peuple universel en constitution. Badiou en effet avertit dès l’incipit, « Ce qui importe vraiment est que notre patrie est le monde (…) il n’y a de politique contemporaine qu’avec ceux qui venu chez nous, y représentent l’universel prolétariat nomade (…) Le point de départ de la pensée doit être le monde entier».

Alain Badiou apprécie sans doute dans le peuple la part humaine que sa pensée prétend moduler. Il se trouve cependant que les hommes, d’autant qu’ils ont pris conscience de la domination, sont indifférents à la pensée toute faite qui leur tombe dessus. A Paris le 15 décembre 2018, trois « gilets jaunes se relayaient place de l’Opéra pour lire une allocution adressée « au peuple français et au président de la République ». Le texte annonçait d’emblée : « Ce mouvement n’appartient à personne et à tout le monde. Il est l’expression d’un peuple qui, depuis quarante ans, se voit dépossédé de tout ce qui lui permettait de croire à son avenir et à sa grandeur.» Le mouvement social peut certes être pensé de trente-six façons par un tas de gens qui ont des loisirs pour s’en inquiéter mais ce sont tout de même en fin de compte ceux qui en ont vraiment besoin qui le décident et qui le font. Mais il s’agit, en période d’instabilité de persévérer dans l’abstraction et malgré tout d’encaisser les profits des « grandes consciences». Il s’agit de parler haut pour ne rien dire, échapper au réel en se laissant plonger dans le monde enchanté des songes où l’on est dispensé de poser la question des causes comme des conditions de possibilité de ce qu’on veut. Il faut trouver pour cela un sujet de sa compassion. « A ce stade, le prolétariat [immigré de fraiche date] forme une masse disséminée à travers le pays et émiettée par la concurrence [et la précarité] » qui fait parfaitement l’affaire même s’il ne participe de rien. « Les prolétaires nomades sont des jeunes qui n’ont pas trouvé de travail et qui sont nécessairement en état d’errance. Notre devoir n’est pas de l’accueillir au nom de l’éthique, de l’hospitalité. Notre devoir est de nous organiser avec lui à un niveau international si possible pour préparer avec lui la nouvelle politique communiste » nous dit Alain Badiou. Rien que cela. Il s’ensuit quelques méchants couplets et un magnifique texte poétique de Chamoiseau dont Alain Badiou est bien incapable de dire quoi que ce soit du point de vue de l’éthique sinon, après tout (sic), genou à terre, d’y consentir ; il s’en suit aussi un marginal moulin à vent derridien dont le philosophe, sans péril mais sans gloire, casse inutilement les ailes de sa hallebarde archaïque.

Alain Badiou conclus enfin, « Quelque chose m’a tenu écarté du mouvement des « gilets jaunes » : c’est la présence massive, le retour constant du triste drapeau tricolore, dont la vue, à chaque fois m’accable, et d’une marseillaise que trop de nationalismes fascisants ont entonnée pour qu’on se souvienne encore de son origine révolutionnaire ». Si on détermine son engagement, ni en fonction du nombre des drapeaux qui flottent au-dessus des cortèges, ni au nombre des hymnes nationaux qui résonnent les jours de manifestation, si du moins on souhaite conserver son estime à l’indéniable penseur de la révolte, on évitera il nous semble la lecture de ce méchant pensum.          

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