Retraites et crétinisme politique

Si Pauline Graulle atteint son lectorat malgré l’insignifiance de son papier, nous devons bien admettre qu'elle n'est pas parvenue à une telle réussite malgré ses déficiences mais grâce à elles. C'est la banalité de son analyse qui aujourd’hui séduit et rassure. L’article « Retraites : à gauche, l’introuvable débouché politique » est symptomatique d’un certain état d'imbécillité et d'angoisse.

Sans surprise, le débouché politique qu’imagine Pauline Graulle, est une alternative de gauche de plus dans quelque années.  La question est pour elle : « Comment la gauche pourrez galvaniser le mouvement social » et faire croire, après Mitterrand, Jospin, Hollande tout de même, à des matins qui chantent. « Dans [sa] tête ça tourne en rond : Qui pour prendre le relais politique ? Qui pour incarner l’opposition à Macron ? ». Aussi, s’inquiète-t-elle : « Un an après l’épisode des Gilets jaunes, la mobilisation pourrait-elle à nouveau échouer à trouver un débouché politique [dans les urnes] » ? » Pauline Graulle ne peut en effet envisager à aucun moment dans son article que quelque chose se fasse, que quelque mouvement politique indépendant des agendas étatiques se crée ; elle ne peut concevoir quelque espace disjoint des partis capable de se départir des très anciens et démodés jeux de la déformante représentation, des programmes défaits et des alliances surannées. Elle est donc « bien en peine d’imaginer ce que seront les conséquences du mouvement en cours sur le champ politique ». Un intermittent du spectacle dans la manif, nous dit-elle, « n’est pas sûr de voter une seconde fois Macron ». Pourtant se rassure-t-elle, « au sein du cortège, tout le monde n’est pas encore rendu à la politique du pire », comprenez ne renonce pas à voter pour Macron ou son clone au second tour, comme l’exigent les médias aux ordres. Une infirmière psychiatrique lui confie : « Les gens ont besoin d’une figure à laquelle se raccrocher ». Une enseignante dans le défilé qui a voté aux dernières élections « Europe écologie » et s’en mord les doigts « souhaite que la gauche fasse émerger un candidat neuf, un peu comme Macron sorti de nulle part » (sic).  Nous ignorons le bénéfice que le lecteur pourrait tirer de telles déclarations, mais c'est le moindre de nos soucis. Passé un certain degré de bêtise, les gens cessent de nous intéresser.

Pas de surprise non plus du côté des appareils de la gauche partisane qui ne ménagent pas leurs efforts comme le souligne Pauline Graulle dans sa pige. « Jean-Luc Mélenchon et ses collègues Insoumis de l’Assemblée nationale ne comptent plus les fois où ils ont dû se lever aux aurores pour se rendre sur les piquets de grève. » Ne se lèvent-ils pas à l’heure où tous les jours de la semaine les salariés embauchent ? Nous apprenons aussi que « Même le socialiste Olivier Faure s’adonne désormais à une certaine radicalité. Comme s’il voulait signifier que la mise en quarantaine post quinquennat Hollande n’a que trop duré. » Mazette ! Il cite même Lénine sur Twitter. Le premier secrétaire aurait pu faire appel au Hollande révolutionnaire déclarant une guerre à l’argent roi ou au Mitterrand frondeur de l’union de la gauche stigmatisant l’argent qui corrompt, l’argent qui achète ? Qu’un conducteur du métro demande à la gauche et accessoirement à notre journaliste « de mettre en avant d’autres options » et illico quelques réjouissantes perspectives sont dessinées. Ainsi, « Jean-Luc Mélenchon commencerait à envisager des coalitions pour les régionales de 2021 ». Mais « Il faudrait que les municipales soient passées pour que l’union se débloque [avec les écolos] ». Ces gens-là sont sans aucun scrupule.

Frédéric Lordon dans son dernier ouvrage « Vivre sans ? »[1], nous invite à une expérience de pensée synthétique et salutaire consistant à imaginer ce qui suivrait l’arrivée au pouvoir d’une formation authentiquement de gauche. En quelques pages, il montre pourquoi il est aujourd’hui pratiquement impossible d’envisager ne serait-ce qu’un simple et urbain keynésianisme. Il faut imaginer alors, nous dit-il, l’énormité des forces qui se dresseraient aussitôt face ce gouvernement  et lui feraient immanquablement connaitre qu’investir l’Élysée, Matignon, quelques autres ministères et l’assemblée nationale n’est pas beaucoup plus qu’occuper des locaux. En réalité, la guerre serait dans ce cas déclarée avant même l’arrivée effective dans les lieux des réformistes et il en veut pour preuve l’ouverture des spreads des taux de la dette publique française en avril 2017 dans la simple perspective d’un deuxième tour avec Mélenchon. Les marchés de capitaux sont en effet aujourd’hui les lieux depuis lesquels le capital financier peut mettre en échec toutes les politiques qui lui disconviennent. Et l'augmentation des cotisations patronales n'ont pas son aval. Le changement par la seule victoire électorale est donc une fable puisqu’elle est d’emblée, en régime néolibéral, mise sous condition de conformité aux vues de la finance. De toute manière, comme à Chypre, comme en Grèce, la BCE empêcherait cela et entrerait immédiatement en résistance. Pour faire plier l’imprudent gouvernent, elle mettrait les banques françaises sous embargo de refinancement. Tempête financière d’abord, tempête médiatique ensuite et retraite en rase campagne semblent donc inévitables. En deux mois, voire en deux semaines (il avait fallu deux ans pour le PS de 1981) la messe serait dite. Mais les impétrants, n’en doutons pas, ont intégrés cette très prévisible défaite et déjà préparé l’habituelle rhétorique du repli offensif. C’est bien pourquoi, contrairement à ce que voudrait faire accroire les politiciens,  le mouvement en cours ne peut légitimement compter que sur ses forces propres et sur sa détermination dans les entreprises.  

[1] « Vivre sans ? Institutions, police, argent … »  Frédéric Lordon, éditions « La fabrique » 2019

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.