Noiriel, Socio histoire de la France 2/3. Les deux conceptions de la citoyenneté.

« Il ne faut pas confondre histoire et mémoire. Le but (…) n’est pas de comprendre et d’expliquer le passé mais de le mobiliser à l’appui des engagements du présent. » Seul l’ancrage dans un passé permet d’envisager l’avenir. « Écrire sur le peuple, c’est choisir son camp. » Daniel Roche.

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C’est Eric John Hobsbawm qui soulignait que : « A la fin de ce siècle, il est devenu possible pour la première fois de voir à quoi peut ressembler un monde dans lequel le passé, y compris « le passé dans le présent », a perdu son rôle, où les cartes et les repères de jadis qui guidaient les êtres humains, seuls ou collectivement, tout au long de leur vie, ne présentent plus le paysage dans lequel nous évoluons, ni les mers sur lesquelles nous faisons voile : nous ne savons pas où notre voyage nous conduit ni même où il devrait nous conduire. »[1] La démarche historique de Gérard Noiriel, tout au contraire, articule passé et présent. Elle permet de retracer la genèse des grands problèmes d’aujourd’hui tels que les transformations du travail, les migrations, la protection sociale, la crise des partis politiques, le déclin du mouvement ouvrier ou bien la montée des revendications identitaires. Elle peut ainsi expliquer les raisons de la colère du peuple, éclairer ses décisions sans pourtant décider à sa place.

Les deux conceptions de la citoyenneté

Lors de la Révolution, des sociétés populaires se constituèrent. Les bouleversements avaient en effet aiguisés le désir de participation à la vie publique des classes populaires alors qu’elles se sentaient exclues n’ayant accès ni au vote, ni à la parole dans l’espace public d’après la Révolution. Elles imposèrent alors aux nouveaux dominants leur propre conception de la citoyenneté en exploitant toutes les possibilités qu’offrait l’action directe. Revendiquant le droit de résistance à l’oppression, elles réclamèrent un contrôle permanent sur les élus. La politisation des classes populaires se développa en réaction à la domination des élites et contribua en retour à les transformer (dialectique).

Les Jacobins et les Cordeliers, convaincus qu’il fallait poursuivre la Révolution, tissèrent à cette fin des liens étroits avec les Sans-culottes. Néanmoins, ils étaient divisés en deux tendances : les Montagnards centralisateurs et interventionnistes d’un côté, les Girondins décentralisateurs et libéraux de l’autre. A l’automne 1792, les Jacobins dominèrent la Convention et au printemps 1793, ce fut le Comité de salut public qui exerça l’essentiel du pouvoir. Il convient de noter que lorsque le Comité de salut public prit les rênes, la violence de masse d’une société anomique était déjà à son comble (invasions étrangères, émeutes urbaines des « Enragés », troubles des Girondins et rebellions royalistes). La terreur montagnarde, tentant d’éviter un total chaos, entraîna la mort de quarante mille personnes ; la guerre de Vendée, la chouannerie de leur côté firent trois cent mille victimes royalistes et républicaines. Il convient de remarquer également  que l’autoritarisme radical du régime n’empêcha nullement alors l’élection de la plupart des responsables des organes de l’État, y compris au sein de l’armée. Robespierre justifiait la violence et l’action directe lorsque l’intérêt supérieur de l’État et de la Nation le requérait. Contre la délégation aveugle de pouvoir, il défendait la possible révocation des élus par les mandants ;  la volonté générale devait gouverner la société, les élus de la Nation n’étant que de simples commis du pouvoir souverain détenu par le peuple mobilisé[2]. Robespierre, bornant ainsi le droit de vote dans l’exercice de la démocratie, traduisit la conception de la citoyenneté que les Sans-culottes avaient mise en pratique. La procédure élective seulement considérée était pour lui une délégation de pouvoir très aristocratique qui allait à l’encontre du principe d’égalité puisque, substituant la délégation de pouvoir à l’action directe, elle avait pour but de choisir les soi-disant meilleurs candidats. Cette position consacra un clivage qui persistera dans la pensée républicaine et toujours il sera un indicateur certain de la volonté de changement. Les Thermidoriens, ayant eu la tête de Robespierre, abandonnèrent naturellement toute la législation sociale de la Convention et renoncèrent à l’idéal égalitaire des Montagnards en sacralisant la propriété et le libéralisme économique. Ils installèrent le pouvoir des notables et ouvrirent toutes grandes les portes à la dictature des militaires qui fit un million de victimes françaises.

En 1848, le clivage qui avait opposé les partisans de la démocratie directe et les partisans de la délégation de pouvoir en 1792-1794 réapparut. L’avènement du suffrage universel masculin fut célébré comme une victoire décisive de la démocratie par la seule classe moyenne. Il n’en fut pas de même pour les ouvriers engagés dans le mouvement révolutionnaire qui se considéraient comme des citoyens-combattants. A leurs yeux ce n’était pas le bulletin vote qui définissait la citoyenneté mais bien le fusil. La classe ou fraction de classe montante, comme à chaque fois que la violence populaire est nécessaire pour renverser le pouvoir, manipula avec un art consommé le désir de reconnaissance des ouvriers dont elle avait eu besoin pour renverser la monarchie.  C’est pourquoi, une des premières mesures adoptée à la fin de février fut de réorganiser la garde nationale ponctuellement symbole de souveraineté et de légitimité politique en rupture apparente avec le modèle capacitaire. Les citoyens-combattants, grâce auxquels le suffrage universel était advenu, ne furent pourtant guère récompensés de leurs actions héroïques. Les républicains modérés et les conservateurs pressés de remettre en cause les mesures prises dans l’urgence par le gouvernement provisoire remportèrent les élections législatives d’avril. Pour ne pas être privés de leur révolution, les insurgés tentèrent en vain de proclamer un gouvernement. Les héros de février devinrent les assassins de juin ignoblement réprimés. A partir de ce moment, il fut impossible d’affirmer que l’usage des armes par la multitude était une dimension légitime de la citoyenneté.

En mars 1871, les différents bataillons de la Garde nationale de la Seine formèrent une Fédération. Son comité central qui comprenait une majorité d’ouvriers, proclama la Commune de Paris et mit en place un Comité de salut public[3]. Ce nouvel épisode révolutionnaire réactiva la conception populaire de la citoyenneté fondée sur la démocratie directe (profusion de journaux et réunions quotidiennes en tous lieux adoptant des motions transmises aux nouvelles autorités). Les représentants ouvriers adoptèrent de nombreuses mesures confortant la démocratie directe et de nombreuses mesures sociales (droit à l’insurrection, élection des fonctionnaires et des juges, contrôle citoyen des élus, séparation de l’Église et de l’État, citoyenneté aux étrangers, droits des femmes … embryon de salaire minimum …).

La conception de « l’opinion publique » conforta désormais la liberté de dire tout en confirmant l’interdiction de faire si favorable aux classes dominantes. Pour éviter le retour des épisodes révolutionnaires, les fondateurs de la IIIe République ainsi multiplièrent les procédures électorales délégataires au préjudice des participations actives à la vie politique des classes populaires[4]. Il fallait cependant encore et toujours donner l’illusion, en permettant à des millions de citoyens de s’identifier à un personnage public, qu’ils participaient bien directement à quelque chose. Quand l’Histoire a besoin d’un candidat pour occuper le terrain et de se distraire des mouvements collectifs, elle le trouve inlassablement. Clemenceau sortit de son chapeau le velléitaire et très nationaliste général Boulanger.

En 1920, le tout nouveau PCF revendiqua une place singulière dans le paysage politique hexagonal : celle de la seule formation populaire, dirigée par des gens du peuple pour servir les intérêts de celui-ci. La recherche d’une solidarité internationale dépassant les égoïsmes nationaux, le contrôle d’élus ayant tendance à se compromettre avec les institutions bourgeoises ou encore les réflexions sur l’articulation du combat politique et des luttes syndicales le distinguèrent foncièrement des autres formations de gauche. Alors que la SFIO était dominée par une élite d’intellectuels et de membres des professions libérales, le Parti communiste se construisit à partir du milieu des années 1920 autour de dirigeants d’origine ouvrière[5]. Le PCF œuvra à ouvriériser les assemblées électives françaises et réactiva à son tour la conception populaire de la citoyenneté fondée sur une certaine démocratie directe [6].

Pendant la deuxième guerre mondiale, le conflit entre gaullistes et communistes fut patent en ce qui concerne l’organisation du pouvoir. Les deux conceptions de la démocratie se firent à nouveau face. De Gaulle fut naturellement partisan d’un Etat par le haut tandis que le PCF voulut s’appuyer sur les forces de la résistance en action. A la libération, les communistes défendirent une conception montagnarde fondée sur une part directe de démocratie. De nombreux mouvements insurrectionnels et grèves furent déclenchés en ce sens. La CGT prit ainsi le contrôle d’une centaine d’entreprises. Ce mouvement populaire de réquisition des usines aboutit à la mise en place de comités mixtes de production notamment en ce qui concerne l’aéronautique et l’automobile.  De Gaulle de son côté, à la tête du gouvernement provisoire, réorganisa la vie parlementaire. Les élections législatives de 1946 permirent aux communistes d’avoir cinq ministres.

 En pleine « chienlit » soixante-huitarde, De Gaulle convoqua des élections qui lui donnèrent une majorité absolue. Le clivage entre les deux conceptions de la démocratie et de la citoyenneté, opposant l’action directe et la délégation de pouvoir, se manifesta donc à nouveau. Cette fois encore, la douce majorité silencieuse permit aux forces conservatrices de garder le pouvoir. Mais c’est le tournant libéral des années quatre-vingt, avec le passage d’une démocratie de partis à une démocratie du public, qui signa pour longtemps la victoire au carré de cette représentation d’abandon. Le vote autrefois pour la gauche n’était qu’une dimension de la vie politique qui consistait à faire grève, à manifester, à rédiger des tracts, à participer à des réunions, à prendre la parole. Dans la société du spectacle, les leaders endossaient désormais le rôle d’acteurs de la scène publique. Montrant et ne démontrant pas, ils se transformaient définitivement en « Homo communicant communicant »[7], en coquille pleine du seul instant médiatique.

[1] « L'Âge des extrêmes » Eric John Hobsbawm, Éditions Complexe et LMD 2000.

[2] Discours de Robespierre du 29 juillet 1792.

[3] En digne successeurs des Sans-culottes et des Montagnards.

[4] Caractère inégalitaire de la démocratie formelle, trois ouvriers seulement avait été élus à la chambre en 1881.

[5] Thorez, Benoît Frachon et Jacques Duclos, qui ont été respectivement mineur, métallurgiste et ouvrier pâtissier, sont des dirigeants du PCF dès le milieu des années 1920.

[6] « Il y a cent ans naissait un parti authentiquement populaire » LMD décembre 2020.

[7] Comme l’Homo festivus festivus, avatar malheureux de l’Homo sapiens sapiens. L’Homme qui communique qui communique. 

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