Cette grande peur, invisible et impossible à mesurer

Je ne sais ce qui me possède Et me pousse à dire à voix haute Ni pour la pitié ni pour l'aide Ni comme on avouerait ses fautes Ce qui m'habite et qui m'obsède. Aragon

« Chronique de Travnick » d’Ivo Andric

« C'était cette grande peur, invisible et impossible à mesurer, mais toute-puissante, qui de temps en temps s'abat sur les communautés humaines et fait courber ou tomber les têtes. Nombre de gens, affolés et aveuglés, oublient alors qu'il existe la raison et le courage, que tout a une fin dans la vie et que, si la vie de l'homme, comme toute chose, a sa valeur, cette valeur n'est pas illimitée. Et, abusés de la sorte par les sortilèges momentanés de la peur, ils payent leur existence bien plus cher qu'elle ne vaut, commettent bassesses et lâchetés, s'humilient et se couvrent de honte ; mais lorsque ce moment de peur passe, ils comprennent qu'ils ont payé un prix bien trop élevé pour survivre ou encore qu'ils n'étaient même pas menacés, mais ont seulement cédé à l'illusion irrésistible de la peur. »

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