Christophe Prevost
Ingénieur de recherche au CNRS
Abonné·e de Mediapart

69 Billets

0 Édition

Billet de blog 19 oct. 2021

Un affreux et douloureux dilemme cubain

« Poussière dans le vent » explore le douloureux dilemme auquel se trouve confronté un clan d’incertains amis durant plusieurs décennies : rester et s’exposer à l’autoritarisme d’un régime, aux pénuries de la « Période spéciale », aux nivellements de toutes sortes ; ou bien partir et perdre dans l’anonymat et la solitude son identité véritable.

Christophe Prevost
Ingénieur de recherche au CNRS
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« C’est un livre très viscéral, déclare Leonardo Padura, j’y ai versé ce que j’avais à l’intérieur de moi non seulement par rapport à l’exil mais surtout par rapport au sort de ma génération, prise entre fidélité et trahison, sentiment d’appartenance et déracinement, ce déchirement de se séparer d’une partie de soi ».

Ce dernier livre de Leonardo Padura naturellement doit être lu comme un récit plein de suspense où les évènements Cubains contemporains, les expériences personnelles et générationnelles sont avant tout objets d’une fiction romanesque. Si l’auteur mélange, avec beaucoup de véracité, les éléments historiques, humains d’une époque et divers espaces, c’est pour leur donner la forme incontestable d’un vrai roman : le quartier de Fontanar à La Havane, un élevage de chevaux Cleveland Bay  dans le nord-ouest des Etats-Unis, les Miami et Hialeth cubains, les Madrid, New York, Porto Rico, Buenos Aires, Toulouse et Barcelone immigrés. Il s’appuie pour cela sur les constants allers et retours qu’il affectionne tant entre présent et passé, opulence et manque. Six cents pages durant, suivant le destin d’une vingtaine de personnages, l’auteur interroge l’exil sans fin de plusieurs générations d’havanais. Ils ont grandi avec la révolution, sont passés de la confiance intéressée dans le régime à la très apolitique désillusion matérielle. «  Plusieurs d’entre eux, de façon cohérente, par inertie et aussi par instinct, avaient communié depuis leur jeunesse avec l’idéologie officielle et, en raison de leurs mérites et leurs dispositions, rejoint ses avant-gardes d’excellence : militants de la Jeunesse communiste et Parti ensuite (…) [Ils] se sont tirés de Cuba parce qu’ils ne supportaient plus de vivre dans un pays dont même Dieu ne sait pas quand la situation va s’arranger et d’où les gens se barrent même par les fenêtres parce que, là-bas, ils s’obstinent à arranger les choses avec ces mêmes solutions qui n’ont jamais fonctionné ». Deux dates, deux épisodes encadrent le récit : 1990 où Clara rassemble une dernière fois  le groupe dans sa si merveilleuse maison avant que la disparition et la mort mystérieuses de deux amis ne dispersent le clan aux quatre coins du monde; et 2016 où les différents parcours dans l’exil se trouvent enfin éclairés d’une pale lueur par la navrante révélation d’un pitoyable secret.

 « Qu’est-ce qui nous est arrivé ?  Il regardait vers le large, puis observait autour de lui et voyait la ville se fissurer, s’obscurcir, se dégrader.» À cette interrogation, chacun des personnages semble donner la même et lancinante réponse : « il n’avait qu’une vie et il voulait la vivre, pas la perdre dans la frustration (…) Il nous est arrivé que nous avons perdu. C’est notre destin, camarades, frères de combat : de défaite en défaite … jusqu’à la victoire finale ! ». Chacun cependant bourgeoisement vit l’exil à sa manière : modeste pour Irving, replète pour Darío, égoïste pour Elisa, sans avenir pour Lubia et Fabio, suffisante pour Ramsès et Marcos… mais tous font le triste constat des effets néfastes de « tous les exils (…) La politique n’était pas une obsession pour presque aucun d’entre eux, juste un panorama, et toujours une entrave qui les poursuivait …». Seule Clara, protagoniste isolée, désabusée, qui semble regarder le monde sans jamais le comprendre, reste fidèle à ses souvenirs et à sa si merveilleuse maison. « Pourquoi, alors qu’il y en avait tellement qui partaient, des centaines de milliers d’autres restaient-ils ? Certains exprimaient leur satisfaction et même leur confiance dans l’avenir, d’autres évoquaient une inertie paralysante, d’autres le besoin de préserver leurs biens, etc., etc. (…) La seule idée de se retrouver obligée d’être autre chose, dans un autre lieu la paralysait. Et, en attendant, elle espérait que les choses changeraient, que la vie s’améliorerait : parce que ceux qui résistaient et restaient et en prenaient plein la gueule le méritaient, ils l’avaient bien gagné, pour eux et pour leurs enfants.»

Si Leonardo Padura porte un regard extrêmement critique dans ce denier livre sur l’histoire du régime castriste et sur les changements en cours et s’il déserte les quartiers populaires, la critique ne devrait pas renoncer pour autant aux accusations habituelles à son égard de complicité avec le pouvoir. Lorsqu’il critique en effet : « les engrenages d’une société où ce qui n’était pas illégal était interdit, mais où les gens trouvaient des failles et se permettaient de voler (l’État) sans se considérer pour autant comme des délinquants, et vivaient mieux sans travailler qu’en travaillant » ; lorsqu’il qu’il dénonce : « Tous ceux qui le pouvaient volaient. Ceux qui avaient de l’argent achetaient. Ceux qui ne pouvaient ni voler ni avoir d’argent restaient dans la merde » ; lorsqu’il critique et dénonce donc, la crainte est naturellement qu’il le fasse encore au nom d’un vieux castrisme honni et disparu. Il est vrai que tous les très antipathiques personnages de « Poussière dans le vent » encouragent grandement cette lecture narcissique de la classe moyenne ordinaire : « Ne pas se considérer comme un bourgeois mais profiter des bénéfices du statut économique et social d’un bourgeois prospère ». Le communisme est toujours pour elle un merveilleux ennemi, une posture de la honte qu’elle prend volontiers. Elle a honte, comme les beaux, intelligents, diplômés et très machos personnages de Leonardo Padura, honte de ne pas baigner intégralement dans le confort, la satisfaction de soi, de ne pas s’être choisie comme idéal indépassable. C’est pour notre part pour des raisons inverses de la critique, sans bouder un indéniable plaisir de lecture, que nous aurons sans doute moins apprécié ce dernier opus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Covid long : ces patientes en quête de solutions extrêmes à l’étranger
Le désespoir des oubliées du Covid-19, ces Françaises souffrant de symptômes prolongés, les pousse à franchir la frontière pour tester des thérapies très coûteuses et hasardeuses. Dans l’impasse, Frédérique, 46 ans, a même opté pour le suicide assisté en Suisse, selon les informations de Mediapart.
par Rozenn Le Saint
Journal — Extrême droite
L’extrême droite et ses complicités tacites
Au lendemain de l’agression de journalistes et de militants antiracistes au meeting d’Éric Zemmour, les rares condamnations politiques ont brillé par leur mollesse et leur relativisme. Au pouvoir comme dans l’opposition, certains ne luttent plus contre l’extrême droite : ils composent avec elle.
par Ellen Salvi
Journal — Social
La souffrance à tous les rayons
Le suicide de la responsable du magasin de Lamballe, en septembre, a attiré la lumière sur le mal-être des employés de l’enseigne. Un peu partout en France, à tous les niveaux de l’échelle, les burn-out et les arrêts de travail se multiplient. La hiérarchie est mise en cause.
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel
Journal
Sylia (SOS Racisme) : « On n’avait pas anticipé la violence de la réaction de la salle »
Ce soir, retour sur le meeting d’Éric Zemmour à Villepinte avec notre reportage et notre invitée, Sylia, militante de SOS Racisme. De la violence dehors, de la violence dedans, et de nouvelles preuves que le candidat de l’extrême droite est bien, aussi, le candidat de l’ultradroite. Retour également sur les enquêtes « Congo hold-up » avec nos journalistes, Justine Brabant et Yann Philippin.
par à l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
1er décembre 1984 -1er décembre 2021 : un retour en arrière
Il y a 37 ans, le drapeau Kanaky, symbole du peuple kanak et de sa lutte, était levé par Jean-Marie Tjibaou pour la première fois avec la constitution du gouvernement provisoire du FLNKS. Aujourd'hui, par l'entêtement du gouvernement français, un référendum sans le peuple premier et les indépendantistes va se tenir le 12 décembre…
par Aisdpk Kanaky
Billet de blog
Ne nous trompons pas de combat
À quelques jours du scrutin du 12 décembre, il importe de rappeler quel est le véritable objet du combat indépendantiste dans notre Pays. Ce n’est pas le combat du FLNKS et des autres partis indépendantistes contre les partis loyalistes. Ce n’est même pas un combat contre la France. Non, c’est le combat d’un peuple colonisé, le peuple kanak, contre la domination coloniale de la République française qui dure depuis plus d’un siècle et demi.
par John Passa
Billet de blog
Pourquoi ne veulent-ils pas lâcher la Kanaky - Nouvelle Calédonie ?
Dans quelques jours aura lieu, malgré la non-participation du peuple kanak, de la plupart des membres des autres communautés océaniennes et même d'une partie des caldoches. le référendum de sortie des accords de Nouméa. Autant dire que ce référendum n'a aucun sens et qu'il sera nul et non avenu.
par alaincastan
Billet de blog
Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Ministre des Outre mer
La Nouvelle-Calédonie connaît depuis le 6 septembre une dissémination très rapide du virus qui a provoqué, à ce jour, plus de 270 décès dont une majorité océanienne et en particulier kanak. Dans ce contexte le FLNKS demande le report de la consultation référendaire sur l'accession à la pleine souveraineté, fixée par le gouvernement au 12 décembre 2021.
par ISABELLE MERLE