Des larmes de crocodile et des espérances de midinette

Les magistrats réclament l’indépendance de la justice et rêvent d’un parquet qui ne soit plus subordonné au pouvoir exécutif. Les journalistes de « Médiapart » leur emboitent régulièrement le pas et occupent toute la place (Article de Michel Deléan "L'indépendance des magistrats du parquet").

Les magistrats réclament l’indépendance de la justice et rêvent d’un parquet qui ne soit plus subordonné au pouvoir exécutif. Les journalistes de « Médiapart » leur emboitent régulièrement le pas et occupent toute la place. Dans ce nouveau monde de justice et de droit, Christine Lagarde directrice générale du FMI ne serait pas dispensée de peine, Eric Woerth ancien ministre du budget ne serait pas mis hors de cause, Jacques Chirac ancien président de la république purgerait sans doute une longue peine de prison, Dominique de Villepin ancien premier ministre n’aurait pas été relaxé en instance puis en appel, Serge Dassault et François Pérol verraient les enquêtes préliminaires les concernant aboutir …  Une France paradisiaque et juste, c’est donc une France avec des patrons du Cac 40 vertueux, des magistrats indépendants, des journalistes d’investigation honnêtes et entendus qui montrent du doigt les contrevenants.

En matière de droit et de justice, les affaires à répétition occupent les unes de nos journaux et nous occupent, elles font diversion sans que rien jamais ne change. Mais la question est peut-être ailleurs. L’application tant espérée du droit existant, sans aucun doute possible, ne modifierait rien à l’inégalité principielle de notre société actuelle. En vérité aujourd’hui, c’est la différence sociale qui sous-tend la distinction morale. Aussi injustement, le droit répressif concernent majoritairement les classes populaires tandis que le droit restitutif s’applique presqu’exclusivement à des actes commis par les classes moyennes et supérieures. L’amende est bourgeoise et petite bourgeoise, l’emprisonnement avec sursis est populaire, l’enfermement ferme est sous prolétarien.  Ces condamnations nous donneraient la satisfaction, certes non négligeable comme au lendemain d’une élection, de voir quelques puissants très symboliquement punis. Foucault dans « Surveiller et punir » parle de la production des illégalismes. Les illégalismes sont des éléments positifs du fonctionnement social. Tout espace législatif ménage des espaces profitables et protégés où la loi peut être violée, d'autres où elle peut être ignorée, d'autres enfin où les infractions sont sanctionnées. Pour les affaires l’admonestation, pour les petites infractions aux code de la route, à la réglementation des transports publics, pour la consommation de produits illicites … la geôle. La menace d’incarcération s’est considérablement accrue ces vingt dernières années, le nombre de personnes sous main de justice est de 250 000 et le nombre de détenus de plus de 65 000. L’accroissement récent de la population carcérale est dû à l’alourdissement par la loi des sanctions et à la sévérité accrue des tribunaux sous pression du pouvoir exécutif. Le nombre des courtes peines a considérablement augmenté. La prison est l'instrument de réaménagement du champ de ces nouveaux illégalismes, la courroie de distribution de son économie. L’enfermement aujourd’hui apparait comme le meilleur moyen d’administrer criminels et délinquants mais particulièrement certaines populations : malades mentaux et personnes socio économiquement déficientes. La prison recrute massivement dans le sous-prolétariat, chez les jeunes d’origine ouvrière, les chômeurs, les banlieusards, les personnes d’origine africaine.  L’héritage colonial et le racisme s’ajoutent actuellement aux  plus anciens motifs que sont la précarité économique et la ségrégation spatiale. La répression se concentre presqu’exclusivement sur la petite délinquance des milieux populaires, délinquance favorisée comme nous le savons par les parcours  toujours chaotiques, les scolarités souvent interrompues, le chômage omniprésent et les instabilités familiales inévitables. La prison ne punit pas les infractions les plus préjudiciables à la société, elle met à l’écart et prévient les désordres, elle dénigre et persuade les individus stigmatisés de leur inexistence sociale. C’est un travail sur les esprits et les corps qu’elle mène. La prison apporte une réponse répressive à la question de la pauvreté, elle est un mode de gouvernement des inégalités.

Les unes de Médiapart sont malgré tout occupées par les affaires. Sans doute faut-il, cette fois encore, admirer les efforts désespérés du journaliste pour nous distraire (aux deux sens du mot : détourner et amuser). Les insignes de commandeur de la légion d’honneur à Jean-Claude Marin n’eussent pas été remis, le monde en fut probablement différent ?

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