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Billet de blog 20 févr. 2019

Antonio Lobo Antunes, une guerre coloniale jamais terminée

Les écrits de Lobo Antunes en groupant les images, en dissolvant les substances, aident l'imagination dans sa terrible tâche de désobjectivation et d'assimilation. Ils apportent aussi un type de syntaxe, une liaison continue, un mouvement des images qui désancrent l’intériorité attachée aux agissements les plus noirs.

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S'il faut désubjectiver autant que possible les faits et l’info, il est non moins indispensable, en contrepartie, de désobjectiver le langage et la syntaxe. Faute de cette désobjectivation des évènements, faute de cette déformation des formes qui nous permet de voir l’être sous l'individu, le monde s'éparpille en choses disparates, en solides immobiles et inertes, en objets étrangers à nous -mêmes. L'âme souffre alors d'un déficit d'imagination. « Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau »* est un livre polyphonique dans lequel s’entremêlent, se superposent les voix d’un timide présent et d’un incurable passé ; des voix toutes intérieures d’un père, d’un fil, d’une épouse et d’une fille silencieux. Dans les vingt-trois chapitres, des vagues lancinantes, mais jamais identiques, emportent irrémédiablement le lecteur sur  les rives incertaines de la subjectivité, de la douleur, du cauchemar, du post traumatisme et de la peur d’une guerre coloniale jamais terminée. Elles ne bercent jamais, elles secouent, retournent et ne laissent pas indemne. Ces pages ne cherchent nullement à plaire. Le traducteur, Dominique Nédellec, nous livre un texte en français plein de finesse et de complexité. C’est un remarquable travail d’écrivain et de passeur qui « naturalise » pour nous Lobo Antunes  et lui donne ainsi une place de choix parmi nos plus grands auteurs.  

Un jeune sous-lieutenant, après avoir sévit pendant un peu plus de deux ans en Angola, rentre au pays. Mais est-il vraiment rentré de cet enfer ? L’officier ramène un très jeune noir qu’il élèvera comme son propre fils. « Ce gamin-là vous ne le tuez pas, il est pour moi » ordonne le sous-lieutenant qui a, oreille et mains dans un bocal, commandé et participé au massacre.   « (…) les corps sans visage brûlant sur la paille, les volailles qui brûlaient, les gémissement, l’odeur de l’essence dans laquelle les Portugais jetaient une allumette (…) » L’enfant a vécu la destruction, l’incendie de son village, le meurtre, la défiguration et  l’amputation  des siens. Mais a-t-il pour autant survécu au massacre ? « Il va grandir mon sous-lieutenant, et il se vengera de vous » prévient un militaire. Plus de quarante ans plus tard, dans la vieille et délabrée maison d’un reculé et maintenant déserté village, on tuera le cochon et l’avertissement n’aura servi à rien. Le père mourra et le fils ne survivra pas à son meurtre. L’histoire,  dénouement compris, nous est livrée dès les trois premières pages.  C’est là sans doute que se termine la besogne du dactylographe et que commence, véritables, l’écriture et la lecture du roman.   

La voix du sous-lieutenant, omniprésente, enfle et s’étire. « À mon retour d’Afrique le moindre bruit m’effrayait et moi à genoux à la recherche de l’arme que je n’avais plus mais pensais encore avoir afin de tuer le loquet d’une porte ou le chambard des voisins, les mitrailleuses des talons d’une femme, les bazookas des pas d’un homme, les soupirs de blessés ou de tiroirs d’une armoire ». Sans ponctuation, un vocable, une image font plonger dans l’indicible passé tandis que quelques mots de dialogue font émerger un présent déglingué par la guerre. Pris dans les incessants flux de conscience, tous les protagonistes n’en finissent pas de vivre les horreurs – guerre, racisme et maladie –  la douleur des corps et la gangrène des âmes. Nul n’est épargné.  La guerre a détruit les êtres, défait ce qui les liait à leurs proches, à leur vie antérieure. Les épisodes les plus cauchemardesques du mari sont toujours prêts à sauter à la gorge de l’épouse attentionnée et cancéreuse ou de la fille mutique et droguée, ils menacent le quotidien familial et lisboète comme autant d’embuscades au bonheur et à l’amour véritable entre ces êtres.   Le « fils nègre » quant à lui, sans cesse renvoyé à son identité, en butte au racisme ordinaire de son épouse, « Son Excellence » qui le méprise et l’humilie,  bien malgré lui se ressouvient : « trop de gens sans mains, trop d’oreilles dans des bocaux, trop d’hélicoptères, trop de blessés, trop de quimbos en flammes, trop de morts, le chef des opérations rôdant autour des prisonnières (…)». Les dernières pages se referment lorsque,  le jour de l’éprouvante tue-cochon, le meurtre prévisible, annoncé est commis par le fils. Après des décennies de non-dits, de souvenirs escamotés, d’interrogations refoulées, les sangs du père, du fils adoptif et de l’animal se mêlent, deux cadavres, le noir et le blanc, gisent l’un à côté de l’autre « sous le porc presque vidé de son sang (…) jusqu’à ce que la dernière goutte tombe dans le baquet ».

« Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau » est un livre très réussi, aussi il est impossible d’en voir les coutures et, d’une certaine manière, il reste imperméable à l’analyse. Nous sommes certes dans un roman de Lobo Antunes. Présent et passé ne sont pas distincts et des flux de conscience, des leitmotivs, des refrains, des « cela fait combien d’années que », des « si ça se trouve », des « tandis », des « trop de », des « Amour », des « Vous permettez que je vous accompagne », des « Aiué mama’ » … résonnent dans le texte. Peux-ton dire aussi qu’il y a des éclats de poésie et des élans inattendus de tendresse dans ce dernier livre  (« Amour », « mon petit papa », « mon fils » …)? L’intimité des tout nouveaux époux ainsi donne lieu à l’écriture de très belles et très justes pages dans le roman. Lisbonne, les oiseaux, un arbre à la fenêtre, les aboiements ou les gémissements des hyènes et des lycaons sont des étincelles qui viennent et disparaissent, des petits bruits, des couleurs, des odeurs qui confluent, qui se tiennent et se transforment aussi en mots et en splendides phrases.

Ce roman de Lobo Antunes apporte incontestablement quelque chose de nouveau. Il suscitera sans doute l’étonnement et peut être le refus. « Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau » pourtant ouvre des portes et des fenêtres comme seule peut le faire la littérature.  Il désobjective et il permet d’entrer dans l’intimité des êtres. Les innombrables détails, plus que la simple actualité, donnent ici à voir, à sentir les événements, ils révèlent ce que la guerre fait, comment elle détruit les individus, défait ce qui les liait à leurs proches et à leur vie antérieure.

* « Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau » Antonio Lobo Antunes, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Christian Bourgois éditeur 2019

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