Noiriel, Socio histoire de la France 3/3. La nationalisation de la société française.

« Les intellectuels ont toujours été à la remorque des mouvements sociaux. Le déclin des luttes ouvrières a incité un grand nombre d’entre eux à se désintéresser des questions économiques et sociales, pour privilégier, eux aussi, les causes identitaires. »

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Edward P. Thompson, l’auteur de « La formation de la classe ouvrière anglaise »[1], pose les bases d’une histoire sociale « par en bas ». Il centre son travail sur les pratiques, les comportements et les résistances populaires. Gérard Noiriel, tout en se plaçant dans ce sillage, appréhende l’histoire populaire dans un sens différent, il s’intéresse surtout au problème de la domination sociale plutôt qu’aux résistances populaires. Dans « Une histoire populaire de la France » Gérard Noiriel[2] définis le « populaire » comme une relation de pouvoir qui lie les dominants et les dominés au sein d’un même État. Il s’efforce aussi de montrer qu’à chaque époque la domination a engendré de la solidarité. La démarche socio-historique cherche à retrouver les individus réels et les liens qu’ils tissent entre eux. Cette vaste entreprise permet à l’auteur de présenter une  synthèse  de ses travaux antérieurs et de rendre accessible un certain nombre de recherches. On retrouve dans l’ouvrage, sur la longue durée, certains grands thèmes structurants de l’histoire de la France. Parmi eux, l’immigration et son administration, son contrôle ; les formes de la représentation et de la participation politique…

 

La nationalisation de la société française

Pour les jacobins, la nation française étant définie comme une et indivisible, tout citoyen était dépositaire d’une parcelle du droit souverain et à ce titre il pouvait être à la fois représenté et représentant. Le critère de citoyenneté était politique. La Révolution s’était montrée très accueillante pour les étrangers qui la soutenaient mais lorsque la France entra en guerre, ceux-ci furent surveillés et devinrent suspects.  En 1993, les généraux et clubs étrangers furent bannis. Les non français furent exclus des fonctions publiques et politiques et interdits de séjour à Paris. Pendant la révolution de 1848, les mêmes contradictions resurgirent à propos des étrangers. Pour les remercier de leur engagement lors des journées de février, un décret facilitant leur naturalisation fut adopté par le gouvernement provisoire avant que l’hostilité à leur égard réapparut un peu partout lorsque la question du travail se posa. La protection du travail national incita alors le gouvernement provisoire à expulser nombre d’immigrés et à interdire l’emploi des étrangers dans les ateliers nationaux.

La langue, les coutumes, le sentiment d’appartenance à une même communauté, devinrent au XVIIIe siècle les critères principaux permettant de définir le caractère national en Allemagne. Cet engouement pour la cause de la culture nationale se propagea rapidement à toute l’Europe et devint au XIXe siècle un argument contourné pour combattre l’aristocratie au nom des peuples opprimés.  Dans la France des révolutions, l’appartenance locale cependant prima encore sur l’appartenance nationale qui ne fut considérée qu’assez tardivement.

La Troisième République découvrit une France où le français demeurait une langue étrangère pour la moitié de ses habitants, une France  où paysans et ouvriers étaient « redoutablement » en marge de la société. La question de l’intégration  des classes populaires au sein de l’Etat national devint dès lors un enjeu majeur pour les gouvernants. Il fallut pourtant que les routes et surtout les lignes de chemin de fer reliassent tout le pays, que la monnaie se généralisa et que la législation scolaire imposa des valeurs communes pour que cela fût une réalité. La persistance de la crise[3], imputable à la poursuite d’une politique économique libérale dogmatique, commanda de son côté une politique protectionniste qui fut aussi appliquée aux hommes. Avant cela, les différences de nationalité et les rixes fréquentes entre étrangers et autochtones passaient inaperçues tant elles étaient considérées dans le flot des faits-divers ordinaires aux classes populaires. Il n’en fut plus de même lorsqu’elles furent politisées et que le malheur des ouvriers français fut sans vergogne attribué à l’envahissement invisible des étrangers. L’année 1881 avec sa cascade de mesures fut le moment inaugurale du « problème de l’immigration ». Rien de moins qu’une cinquantaine d’inutiles projets de loi[4] visant à taxer les travailleurs immigrés à la façon des marchandises fut au cours des décennies suivantes déposés à la Chambre ; le pouvoir républicain, relayé par la presse, quant à lui se lança dans une politique inédite d’identification et de stigmatisation[5] des étrangers présents sur le territoire national. La question des caractéristiques communes à tous ceux qui faisaient partie du peuple français à son tour fut posée. La définition proposée par Ernest Renan[6] fut retenue par les dirigeants de la République. Après avoir réfuté les critères de la race, de la religion, de la langue que les nationalistes avaient invoqués dans tout le reste de l’Europe, Renan affirma que c’était « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » et « la volonté de faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis » qui caractérisait le mieux une nation comme la France. La conception ethnico-raciale fut certes rejetée. Tout étranger avait la faculté de se fondre dans le creuset français dans la mesure où il renonçait à l’entièreté de sa culture d’origine, les différences de culture étant considérées comme les signes d’une fidélité persistante à la patrie d’origine et de déloyauté entravant le sentiment d’appartenance à la nation française. La volonté de de vivre ensemble et l’assimilation à la culture nationale furent dès lors les suspicieuses conditions imposées aux étrangers pour qu’ils puissent devenir et rester français. La question de savoir qui était Français et qui ne l’était pas pour finir mit mécaniquement à jour un déficit démographique. La première véritable loi sur la nationalité française[7] fut donc la conséquence simultanée de tout cela, la conséquence des bouleversements provoqués par la politique républicaine d’intégration des classes populaires au sein de l’État-nation, la conséquence du basculement de la France dans une politique protectionniste exclusive, la conséquence de la natalité en berne du pays et la conséquence d’une conception culturelle de la nation. Elle reprit à son compte la conception jacobine mais le critère de loyauté ne fut plus suffisant pour ouvrir les portes de la communauté nationale aux étrangers, un critère culturel s’y ajouta , la loyauté supposait désormais l’assimilation des étrangers dans la communauté nationale. Cette loi établit ainsi la distinction entre nationaux et étrangers en imposant le double droit du sol[8], elle facilita sous condition les nationalisations et elle exclut les nouveaux naturalisés de la citoyenneté pendant dix ans.

La montée en puissance du mouvement ouvrier, le sentiment d’insécurité lié aux grèves et aux attentats anarchistes, accélèrent le ralliement  des classes supérieures monarchistes et bonapartistes à la République. La droite entreprit alors en cette fin du XIXe siècle, en exploitant les faits divers[9] et les émotions qui résultaient du traumatisme de la défaite de 1870, de mobiliser les classes populaires au nom de la nation et de la religion[10]. Elle produisit pour cela, compatissant au malheur ouvrier et déplorant les guerres sociales entre Français, une rhétorique conservatrice, antisémite, sécuritaire et décliniste. Elle opposa les Juifs dont la religion interdit de se fondre dans le creuset national et les Français produits d’une lente fusion des races primitives dans le giron de l’Église . Le racisme, cette idéologie politique qui suppose l’unité du peuple souverain et qui l’affirme menacée par un ennemi intérieur qu’il convient d’éliminer, fit à ce moment ses premières armes. L’affaire Dreyfus eut alors pour effet de resserrer les rangs de tous ceux qui défendaient la vérité et la justice mais aussi de souder contre eux toutes les composantes de la droite qui n’admettaient pas la remise en cause de l’armée à un moment où la France était isolée sur la scène internationale[11]. Ces prises de position structura donc l’espace public français autour de deux pôles antagonistes : la droite nationale-sécuritaire et la gauche sociale-humanitaire. L’antisémitisme se propagea ainsi durablement au sein des élites catholiques conservatrices mais peu dans les milieux populaires en raison du faible nombre de la communauté  juive. A cette époque, les formes les plus nombreuses et les plus graves de violences communautaires visèrent surtout les travailleurs étrangers.

La question de l’assimilation pendant la première guerre mondiale joua un rôle central dans le débat sur l’immigration. Au début du conflit, la suspicion à l’égard des nouveaux naturalisés originaires de pays ennemis, suspicion attisée par l’extrême droite, obligea le gouvernement à légiférer et à retirer administrativement la nationalité à des centaines d’étrangers. Le recrutement de plusieurs centaines de milliers d’immigrés durant la guerre posa également ce type de problème aux gouvernants une fois la paix revenue. Alors que les considérations raciales et ethniques avaient été développées uniquement dans l’empire colonial, à cette occasion, les élites républicaines commencèrent à les introduire dans la politique migratoire. Il convenait que ce recrutement massif ne créa pas sur le sol français des sortes de colonies d’inassimilables. Il fallait donc éviter (sic) qu’il fut « de nature à altérer trop profondément ou dégrader notre race »[12]. Il convenait de préciser (sic) que « L’introduction ou le maintien dans notre territoire national métropolitain de travailleurs nord-africains, et de de tous les autres travailleurs qui n’appartiennent pas à la race blanche ou qui ont une mentalité différente de la nôtre, apparait préjudiciable à la fois à la santé physique et mentale de notre race. »[13]  Ce fut en vertu de considérations assimilationnistes que furent donc rapatriés et remplacés par des polonais et des italiens des centaines de milliers de coloniaux. C’est dans ce contexte que fut adoptée une nouvelle loi sur la nationalité française[14]. Si le déficit de population consécutif à la guerre nécessita de naturaliser vite le plus grand nombre, les mesures discriminatoires à l’encontre des nouveaux entrants furent naturellement renforcées en raison des difficultés d’assimilation des étrangers. Pendant une période de dix ans, ces derniers pouvaient être déchus de de leur nationalité pour déloyauté et ils n’avaient pas tous les droits de citoyen ; ils étaient de plus exclus de tout mandat électif[15].

Une conjonction avant la seconde guerre de situations diverses permit de souder dans un front commun une partie des classes populaires, du patronat et des professions libérales quand bien même les intérêts des uns et des autres étaient aux antipodes. Le glissement à droite des grands quotidiens[16] alors servit, dans un bain de xénophobie et d’antisémitisme, de catalyseur aux mécontentements.  L’afflux des réfugiés fuyant les pays totalitaires était stoppé en raison de la crise économique au début des années 1930. La mobilisation de la gauche permit pourtant d’accueillir plusieurs dizaines de milliers d’expatriés allemands fuyant le nazisme. Cette ouverture des frontières provoqua, avec le soutien d’une partie des classes populaires, la riposte immédiate de la droite et de l’extrême droite dénonçant l’arrivée d’ennemis sur le sol français alors que d’anciens combattants étaient au chômage. Aussi, les attentats perpétrés par des réfugiés[17] alimentèrent un climat inédit en France de racisme. Les nouveaux venus dans ce contexte, se lançant dans des activités commerciales ou artisanales, furent perçus par la petite bourgeoisie commerçante comme d’intolérables concurrents tandis que les médecins et les avocats étrangers, qui pouvaient obtenir comme intellectuels leur nationalité au bout d’un an seulement, furent ressentis par leurs collègues de l’hexagone comme une véritable menace[18]. Des mouvements d’extrême droite firent alors naturellement irruption dans l’entre-deux-guerres ralliant une fraction non négligeable de commerçants et de membres des professions libérales[19]. Ces factieux rejoints par les organisations d’anciens combattants[20] manifestèrent un mois durant à propos de l’affaire Stavisky, ils obligèrent le chef du Gouvernement, Camille Chautemps, à la démission et menacèrent le palais Bourbon[21]. Le PCF adopta alors, rassemblant des groupes sociaux très divers, une stratégie de front populaire antifasciste. Une multitude de comités et le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes virent également le jour à ce moment-là. Les affrontements entre les manifestants des deux bords firent des dizaines de morts. Le gouvernement de droite de son côté durcit considérablement la politique migratoire[22].

Les grèves, la victoire du Front populaire et les accords de Matignon soudèrent les partis de la droite républicaine et les groupes d’extrême droite en une opposition violente et puissante ; ils soudèrent pareillement la classe moyenne et le grand patronat dans la haine de l’État social. La classe dominante se sentant menacée par la montée en puissance du mouvement ouvrier riposta alors en combinant à son profit deux facteurs identitaires capables de neutraliser les masses : le national et le social. Ce nouveau champ politique  fut occupé avec un franc succès par deux nouveaux partis d’extrême droite, le Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot et le Parti social français (PSF) du colonel de La Rocque. Le déplacement de la lutte des classes sur le terrain religieux s’illustra par une propagande antisémite[23] et un discours exaltant les racines chrétiennes de la France. La politisation de la question des « indésirables » permit au corps médical extrême droitiste de mobiliser contre les étrangers au nom de l’hygiène et de la biologie. Dans le camp opposé au contraire, les grèves rassemblèrent  différentes composantes du peuple au sein d’un même combat ; l’alliance entre le mouvement ouvrier et les associations humanitaires du front antifasciste intégra dans la société française des millions d’immigrés arrivés à la fin de la première guerre. Les radicaux cependant qui succédèrent au gouvernement de Front populaire donnèrent satisfaction à tous ceux qui considéraient que les étrangers étaient les responsables de la crise. La discrimination opérée par la nationalité désormais céda le pas à celle opérée par le désir, celle qui distinguait dans la population étrangère et dans la communauté française le blé de l’ivraie.  Désirable les travailleurs étrangers présents depuis plus de quinze ans et pouvant avoir la profession de leur choix ; indésirables au contraire les récemment fixés, tenus à une profession et un département ; indésirables les commerçants étrangers sans carte d’identité ; indésirable les couples franco allemands ; indésirables aussi aux concours et la fonction publique tous ceux n’ayant pas dix ans de nationalité française ; indésirables encore à la citoyenneté tous ceux n’en ayant pas cinq ; indésirables avec leur famille enfin tous ceux déchus administrativement de la nationalité française. L’indésirable prototypique, le clandestin à la mauvaise mine était, dans ces temps incertains d’hitlérisation de la France, l’étranger allemand, espagnole, tchèque ou bien autrichien, récemment arrivé et envoyé dans un camp, le réfugiés fuyant la répression nazie.

Le très réactionnaire régime de Vichy promut le prototype du vrai Français : le paysan et l’artisan, c’est-à-dire le désirable par opposition à l’indésirable. Ce fut le moment  paroxystique de défense d’un discours sur l’identité national, d’un discours qui n’avait pas varié depuis la fin du XIXe siècle. Les traces profondes du passé républicain se retrouvèrent indélébilement dans le présent de la collaboration. Les mesures sécuritaires qu’avait déjà prises la IIIe République finissante à l’encontre des indésirables furent alors simplement accentuées. Les réfugiés allemands présents derrière les barbelés français furent livrés aux nazis. La loi autorisa l’internement des ressortissants étrangers « de race juive »[24]. Les Tsiganes furent assignés à résidence[25]. Les groupements de travailleurs étrangers (GTE)[26] rassemblèrent dans des camps de travail des dizaines de milliers de réfugiés espagnoles et des travailleurs coloniaux. Le statut des juifs[27] officialisa le caractère éminemment raciste du régime en définissant de nouveaux indésirables : « Est regardé comme juif toute personne issue de trois grands-parents juifs. » Ce statut permit d’incorporer cette partie de la population française dans la sous-catégorie des non originaires. Sous Vichy, plus de cent dix mille naturalisés furent inquiétés et plus de quinze mille déchus de leur nationalité avec quasiment une moitié de juifs parmi eux ; le métèque fut promptement chassé de la fonction publique et de la profession libérale dédiées désormais au seul Français de pure souche. Les juifs furent recensés en zone libre et assignés à leur canton[28] avant que tout changement de résidence leur fut tout simplement interdit[29].

Au printemps 1942, concernant la solution finale, Pierre Laval engagea la France dans une politique active de collaboration avec l’Allemagne nazie ; à l’été, René Bousquet accepta que la police française assurât le fichage, l’arrestation et l’internement des juifs étrangers et apatrides. Alors, les mesures discriminatoires de long terme prises à l’encontre de la population juive se refermèrent comme autant de pièges, les camps français d’indésirables devinrent les antichambres de la mort[30]. Toutes les compétences, tous les moyens matériels et idéologiques[31] furent mis en œuvre par la police française lors des opérations qui aboutirent à la déportation des juifs. Et les personnes qui furent brutalement privées de la nationalité française, celles qui échappèrent à l’extermination vécurent dans l’angoisse permanente d’être dénoncées et arrêtées.

Au début des années 1950, une convention internationale reconnut désormais le droit de réfugié pour tout individu persécuté ou menacé de l’être. L’intégration de ce droit dans celui de la France aboutit à la création de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA). Cependant dans ce domaine, les changements furent assez limités à la libération. Certes, les retraits de nationalité adoptés sous Vichy furent annulés mais le dispositif de protection du marché du travail national élaboré pendant les années 1930 fut maintenu et les critères d’assimilation dans les procédures de nationalisation renforcés.  De même, le ministère de l’intérieur conserva la haute main sur le droit de séjour et la police put continuer à expulser en urgence absolue les étrangers présentant une indéfinie menace pour l’ordre public.  

Du milieu des années 1950 au milieu des années 1970, la France connut une expansion économique sans précédent et le pays fit face à un déficit de main d’œuvre. L’immigration augmenta alors considérablement. Le nombre d’étrangers, essentiellement des OS logés dans des foyers et dans des bidonvilles, passa de 1,6 millions en 1954 à 4,1 millions en 1975. Leur nombre fut abondé par presque un million de réfugié d’Algérie et par soixante-dix milles migrants venus des Antilles et de La Réunion. Le tournant libéral du milieu des années 1970 en matière d’immigration marqua la volonté nette du gouvernement de restreindre le nombre d’étrangers.  Giscard d’Estaing, quelques semaines après son élection, suspendit officiellement l’immigration. Des mesures furent prises pour inciter les travailleurs étrangers à retourner dans leur pays d’origine. Un étranger ne put plus désormais exercer un emploi susceptible d’être occupé par un Français et un contrat de travail fut nécessaire pour obtenir une carte de séjour[32]. Le vieux discours assimilationniste ethnico-racial alors fut remis au goût du jour. Dans l’impossibilité d’invoquer les inavouables critères biologiques, il fut désormais fait appel à l’efficient concept de seuil de tolérance[33]. C’est au nom de l’antiracisme donc, pour éviter les émeutes  xénophobes et populaires que les élites gouvernantes justifièrent les discriminations racistes les plus grossières. Les préjugés, les haines, le ressentiment, qui avaient été confinés depuis la libération à la sphère privée, purent, redonnant une nouvelle jeunesse à l’extrême droite, s’exprimer très  librement.  Les immigrés algériens furent naturellement la cible privilégiée de cette politique du retour[34].

Le projet d’aide au retour visant à expulser plusieurs centaines de milliers d’étrangers provoqua une vaste mobilisation rassemblant les partis de gauche, les syndicats, les associations et les forces religieuses ; cette mobilisation permit à son tour de reconstituer le pôle social-humanitaire dont fut issu l’union de la gauche[35] victorieuse en 1981. La défense des immigrés devint en effet sous Giscard une des priorités fonctionnelle du Parti socialiste. Cette formation se présenta alors  habilement aux yeux de l’opinion comme le chef de file de l’antiracisme contre la droite mais aussi contre le PCF. La politique municipale des communistes servait  à ce moment-là un électorat en concurrence directe avec les immigrés sur les lieux de travail et d’habitation[36].

La structure du discours national sécuritaire nécessita, afin de pouvoir discréditer toutes les formes de résistances populaires, de faire le lien entre les ennemis intérieurs et extérieurs, le lien entre immigrés revendicatifs et mouvement islamiste en cours. Cette logique se révéla au grand jour avec les grèves des ouvriers immigrés dans l’automobile. Il fut alors manifeste que la gauche socialiste au pouvoir abandonnait la politique sociale pour se replier sur la politisation des origines. Ayant pris position contre les classes populaires affaiblies par le néolibéralisme et les divisions racistes, le Parti socialiste opéra un tournant stratégique vers le front identitaire. Le premier ministre socialiste affirma que les OS à la chaine étaient « agités par des groupes religieux (…) qui se déterminaient en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises »[37].  A ce moment-là, l’expression « travailleur immigré » héritée du mouvement ouvrier, ne franchit plus les lèvres socialistes et l’adjectif « immigré » fut dans leurs bouches constamment substantivé. Dans le même temps, le projecteur se déplaça définitivement de la première vers la deuxième génération, de l’usine vers la cité. La marginalisation des luttes sociale laissa vacant un espace occupé par la fait-diversion de la délinquance et du terrorisme.  Dès le milieu des années 1980, c’est sur le terrain des origines que s’affrontèrent gauche et droite. Les socialistes, smoking rose et paillettes, mobilisèrent les milieux culturels pour promouvoir une image des jeunes des quartiers pas trop négative. La droite nationale-sécuritaire, uniforme vert-de-gris et matraque, imposa son incontestable hégémonie en établissant une connexion entre péril islamiste et jeune maghrébins des banlieues. L’intervention des forces occidentales en Irak[38] fut l’occasion d’entonner à nouveau l’antienne suspicieuse et vieillotte de la loyauté des immigrés issus de contrées « ennemies ». La scie de la mise en cause du sentiment d’appartenance n’était cependant plus chantée sur l’air de la nationalité mais sur celui de la religion musulmane. L’Islam fut désormais constamment mis au centre de l’actualité et les socialistes ne cessèrent de reculer sur ce terrain. L’affaire du voile et l’attentat de la station Saint-Michel[39] leur fit abandonner en rase campagne le terrain du showbizness pour la pente glissante de la soi-disant laïcité. L’émergence du Front national[40] dans le champ politique et médiatique français fut la conséquence de tous ces renoncements. Les socialistes, à de multiples reprises, contribuèrent à installer le FN car ce fut, sur le plan électoral, un moyen d’affaiblir toute opposition à gauche et de diviser la droite en porte-à-faux avec les dérives racistes et antisémites d’un Le Pen faisant l’audimat.   

[1] « La formation de la classe ouvrière anglaise » Edward P. Thompson, Éditions Points 2017.

[2] « Une histoire populaire de la France » Gérard Noiriel, Éditions Agone 2018.

[3] 1873-1896, « Grande dépression ».

[4] En contradiction avec les accords internationaux.

[5] Enregistrement et statistiques, criminalité et emploi.

[6] « Qu’est-ce qu’une nation ? » conférence de 1882, Ernest Renan, Champs-Flammarion, 2010.

[7] 1889.

[8] Est français à la naissance tout individu né en France d’un parent étranger qui y est lui-même né.

[9] Dans les colonnes de « La libre parole », le journal Edouard Drumont : le sous-préfet du Nord (juif) responsable de la catastrophe de Fourmies, le scandale de Panama fomenté par la finance juive, Dreyfus espion juif allemand.

[10] « La France juive » Edouard Drumont 1886 dénonce une horrible domination des juifs inassimilables. Maurice Barrès défend lui aussi le déterminisme de la race pour lequel le juif n’est pas Français car  pas issu d’une longue hérédité dans le sol national.

[11] Triplice de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Autriche-Hongrie ; rivalité avec la Grande-Bretagne à propos du partage colonial de l’Afrique.

[12] Rapport d’Adolphe Landry député radical et membre de la LDH. Au cours des années 1920, la question de l’émigration sous l’angle de la race fut prise en charge par des experts de gauche souvent membres de la LDH.

[13] 1922, rapport du Comité supérieur de la natalité.

[14] 1927.

[15] Il convient de noter ici que ces mesures eurent une suite tragique durant l’occupation.

[16] « Gringoire ainsi connut un vif succès.

[17] 1932, assassinat de Paul Doumer ; 1934, assassinats du roi de Yougoslavie et de Louis Barthou.

[18] Ils obtinrent : 1934, Loi interdisant aux avocats d’exercer avant dix ans de nationalité française ; 1935, Loi réservant la pratique de la médecine aux seuls naturalisés ayant effectué leur service militaire en France.

[19] « Jeunesses patriotes » et « Faisceau » mussoliniennes ; « Action française » royaliste.

[20] Union nationale des combattants, droite modérée et Croix d-de-feux du colonel de La Rocque, plus radicaux

[21] 6 février 1934.

[22] Quotas d’émigrés pour les professions libérales ; non renouvellement des cartes d’identité des étrangers de moins de dix ans ; assignation dans le département des travailleurs étrangers et expulsion de syndicalistes étrangers.

[23] Notamment contre le chef du gouvernement, Léon Blum.

[24] Loi du 4 octobre 1940.

[25] Décret du 6 avril 1940.

[26] Loi du 27 septembre 1940.

[27] Loi du 3 octobre 1940.

[28] Juin juillet 1941.

[29] Février 1942.

[30] 80.103 juifs dépotés dont 8.103 Français de naissance, 1,65.103 Français par acquisition, les autres étant de nationalité étrangère ; 1,4.105 personnes envoyées vers les camps. 5.104 malades mentaux moururent de faim

[31] Services spécialisés dans les affaires juives au sein de la direction générale de la police ; Institut d’étude des questions juives et ethno-raciales.

[32] Circulaires Marcelin-Fontanet 1971-1972.

[33] 1977, INED : seuil de tolérance fixé à 20% d’étrangers dont un tiers de Maghrébins.

[34] Un tiers des préfets avait été en fonction dans l’empire ; la plupart des directeurs des foyers d’immigrés était des anciens de l’armée coloniale.

[35] 1972, Programme commun de l’union de la gauche.

[36] 1970, destruction par le PCF, au bulldozer, du foyer d’immigrés de Vitry-sur-Seine.

[37] 1983, Pierre Mauroy.

[38] 1990-1991.

[39] Juillet 1995.

[40] 1984.

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