Quand la représentation n'est pas délégation.

Paraphrasant le célèbre « Plutôt Hitler que le Front Populaire » en un « Plutôt le Rassemblement national que le mouvement social », Edwy Plenel atteint avant toute discussion le point Godwin. Il oppose dans son dernier article le bon barragisme à un tour (le sien) au mauvais (celui d’Emmanuel Macron). En ce qui concerne le barragisme à deux tours, nous savons de quoi il en retourne.

Le très « médiapartique » journaliste, en période d’élections européennes[1] et de basses eaux politiques,  fait siennes quelques solides vérités. Ainsi nous dit-il, la volonté populaire ne peut être réduite à la volonté d’un seul ; la démocratie est beaucoup plus que la pratique des élections et le gouvernement de la majorité ; les formes de la légalité, celles d’une élection très peu légitime[2], n’ont jamais suffi à clore une discussion politique et le bon droit a toujours dépendu des actes de l’élu. Aussi aujourd’hui ajoute-t-il, cette légitimité est mise en cause car le pouvoir détruit les libertés, les droits fondamentaux, le tissu social, la planète, la langue et les corps. Bis repetita placent.

Après ce triste constat, si évidemment l’on ne veut pas parler pour ne rien dire, il convient de poser la question des causes  et des conditions de possibilité d’une véritable démocratie et d’envisager un arrêt de l’extrême-droitisation de l’Europe. En invoquant Mendes, parler des mœurs, de la vertu, des scrupules, du respect et de la morale du président en exercice, c’est encaisser à peu de frais les profits de grande conscience avec la certitude que rien ne pourra être modifié.  C’est attendre l’homme providentiel. C’est poser un emplâtre sur une jambe de bois de marcheur. Ce qui fait le jeu de l’extrême droite en effet, ce n’est ni l’amoralisme macronien, ni même les éventuelles erreurs d’alliance d’un excursionniste aux petits pieds. Des alliés dans la dynamique hamono-glucksmanienne, transformant l’antienne Europe sociale ripolinée en Europe démocratique, ne sont pas en mesure de ralentir la résistible ascension des identitaires et des autoritaires du vieux continent. Il y probablement de très bonnes raisons à cela. Tout d’abord, les forces appelées à la rescousse sont elles-mêmes, sans aucun doute possible, racistes et policières. Elles font reculer sans cesse les idéaux de liberté (les droits fondamentaux), d’égalité (les injustices sociales) et de fraternité (l’accueil des migrants). Elles ne sont pas une digue fragile face à la montée des eaux de l’extrême droite, elles sont les flots  mêmes qui poussent ardemment l’ouvrage. Certes, de l’eau jusqu’à la ceinture, nous ne sommes pas à l’abri du pire. Ensuite, les  libéraux en lice, qui prônent le déchainement de la folie productiviste, de la sauvagerie consumériste de tout, ne sauraient enrayer la violence sectaire, identitaire ou mafieuse dont ils donnent l’exemple. Les « démocratiseurs » n’ont pas de modèle alternatif à proposer, ils  travestissent en mots l’européisme libéral dont ils sont les représentants.

Edwy Plenel souligne très justement dans son article[3] que la démarche de désobéissance civile[4] est emblématique du mouvement des gilets jaunes, qu’elle inaugure une nouvelle façon de faire de la politique, de concevoir les mouvements sociaux et la démocratie. Le mouvement pose, croit-il, la double question de de la démocratie qui ne se réduit pas au droit de vote et de la délégation qui n’est pas la perte du pouvoir. Les gilets jaunes sont pour lui le mouvement social de l’absentéisme électoral.

Il est manifeste que sur les ronds-points une démocratie nouvelle s’est inventée et qu’elle ne demande qu’à perdurer. Les « Gilets jaunes » n’attendent pas d’impossibles et éculées réformes institutionnelles aux niveaux national et européen. Il n’est pas question avec eux d’une utopique énième réforme de la démocratie représentative directe avec mandats impératifs et contrôles permanents. La démocratie est pour eux la perturbation présente des relations que l'on conçoit le plus souvent comme naturelles. L'intensité de la vie démocratique avec son cortège de contestation permanente défie aujourd’hui l'autorité des pouvoirs publics, le savoir des experts patentés et le savoir-faire des demi-habiles. Les « Gilet jaunes » ne veulent en aucune manière déléguer leur pouvoir. Ils ne veulent pas le pouvoir, ils veulent pouvoir.

Le mouvement des gilets jaunes n’est pas d’avantage celui de l’absentéisme. Le système électoral fonctionne à l’incroyance. Il se soutient aujourd’hui moins par les espérances qu’il suscite que par le découragement qu’il produit. L’absentéisme est de se fait un indicateur du bon fonctionnement du système représentatif de domination. L'élection n'est pas la voix du peuple, elle est l'expression d'un consentement demandé par les élites. Les luttes démocratiques actuelles s'opposent à cet état de fait, elles remettent en cause l'oligarchie politique en ne participant aux élections.

Dans l’article d’Edwy Plenel, la critique de fond de la démocratie libérale est manifestement ignorée (aux deux sens du terme de ne pas savoir et de ne pas dire). Il s’agit en période d’instabilité de ménager la ritournelle des scrutins sans lendemain, d’espérer que les portes de la politique s’entrouvrent sans fracas, que les lustres du pouvoir ne soit pas décrochés et emportés dans la rue[5]. Pourtant, cette critique devrait permettre le dévoilement du caractère nécessairement a-démocratique du néolibéralisme. La concurrence, nouvelle raison du monde, est désormais la norme de la construction du marché, la norme de l’activité des agents économiques ; elle est aussi celle de la construction des états et de leurs actions pour être celle enfin des sujets-entreprises d’eux-mêmes. Elle efface ainsi la séparation entre la sphère privée et la sphère publique. Cette nouvelle rationalité est a-démocratique parce qu’il y a dans ce nouveau monde une dilution du droit publique au profit du droit privé, une conformation de l’action publique aux critères de rentabilité, une dévaluation de la loi comme acte propre du législatif, un renforcement de l’exécutif et  des pouvoirs de police, une promotion du citoyen consommateur d’offres politiques concurrentes … Dans ce monde l’administration publique est technicisée à outrance au détriment des considérations politiques et sociales. L’égalité de traitement et l’universalité des bénéfices sont remis drastiquement en cause.  Les sujets n’ont pas de droits mais bénéficient, en échange d’un comportement attendu ou d’un coût direct pour eux, de prestations. La société en effet ne doit rien au citoyen qui n’a dorénavant rien sans rien. La nouvelle rationalité prône ses propres critères étrangers aux principes moraux et juridiques de la démocratie. L’état d’exception est maintenant un état permanent. Lorsque la performance est le seul critère d’une politique qu’importent en effet le respect des consciences, la liberté de pensée et d’expression, qu’importe le respect des procédures démocratiques. Dans ce monde, la démocratie est réduite à une procédure unique de sélection des dirigeants, elle doit être jugée sur ses résultats et non sur les valeurs qui prétendument la fondent. Le néolibéralisme s’élève contre la soi-disant tyrannie de la majorité. Cette nouvelle rationalité est toujours a-démocratique parce que sa valeur suprême est la liberté individuelle comprise comme la faculté laissée aux individus de se créer pour eux-mêmes un domaine protégé et non la liberté politique comme participation directe aux choix. Aussi, une refondation de la démocratie est impossible sans la critique théorique et sociale de l’ordre néolibéral. 

 

[1] Inscrire dans les traités, c’est-à-dire dans les textes soustraits à toutes délibérations ordinaires de quelque assemblée, des dispositions aussi lourdes de conséquences pour les populations que le niveau de déficit, celui des dettes, le régime de circulation des capitaux ou les orientations de la politique monétaire empêche toute démocratie.

[2] L’adhésion à Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle a été de 10,5%. La gigantesque prise d’otage du deuxième tour faisait devoir au président de prendre en compte tous les électeurs, il n’en n’a rien été.

[3] « Faire le pari de la société contre la politique du pire » Edwy Plenel, « Médiapart »  19 mai 2019.

[4] « La désobéissance civile » Henri-David Thoreau : lire ses propos quant aux élections.

[5] Il faut remercier David Van Reybrouck, cité par Edwy Plenel dans son article, de tant de franchise.

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