En matière de vérité, faut-il laisser faire les spécialistes ?

A la une de l’excellente revue littéraire en ligne « En attendant Nadeau », un article de Pascal Engel intitulé « La vérité, what else ». Il est intéressant qu’une invite à la lecture du philosophe-journaliste sur le thème de la « post-vérité » soit faite précisément dans un espace, « Le club », à la fois plateforme de blogs et réseau social mis à la disposition des abonnés de « Médiapart ».

Dans un article à propos de quelques livres récents[1], Pascal Engel développe sa propre réflexion. Il entreprend de défendre, sans s’en donner vraiment la peine et sans jamais convaincre, ce qu’il appelle une éthique intellectuelle qui reconnaisse, par-delà les affabulations, le caractère irréductible de la notion de vérité.

Pascal Engel dans son billet ne ménage pas Maurizio Ferraris et Manuel Cevera-Marzal. Le capital intellectuel est un capital symbolique, Pascal Engel n’en manque pas et ne manque pas d’en faire usage contre ses collègues. Rien ne ressemble plus aux luttes d’honneur que les luttes intellectuelles, nous dit Pierre Bourdieu[2]. Dans cette lutte, l’enjeu apparent (avoir raison, triompher par des raisons) cache souvent des enjeux de point d’honneur, ajoute le sociologue. Et cela des plus frivoles (dans les batailles pour savoir ce qu’il en est de la vérité, le vrai enjeu est-il la vérité ?) aux plus sérieuses (comme les querelles de priorité). Ce capital symbolique de reconnaissance est un percipi qui suppose, lorsque nous lisons l’article de Pascal Engel, notre croyance dans l’excellence du philosophe. Il faut que la vérité sur la vérité, sans développements  véritablement significatifs, soit dite par lui, c’est-à-dire par un philosophe reconnu comme philosophe de la logique, des sciences cognitives et de la connaissance ayant le pouvoir de dire qui est compétent lorsqu’il s’agit du rôle et de la nature de la vérité. Sans ce levier symbolique, comment expliquer l’exposé absolument consternant de la propre pensée de Pascal Engel  (à peine quelques définitions et assertions) et le traitement par-dessus la jambe de celles d’autres célèbres et moins célèbres ? Après quelques lignes concernant Manuel Cevera-Marzal, ordre est donné : « On s’épargnera la lecture de ce libelle confus, qui ne va guère au-delà du machiavélisme vulgaire. »  Avec Maurizio Ferraris, Pascal Engel est plus amène et moins expéditif mais sa critique n’en demeure pas moins simpliste.

Le papier de Pascal Engel est une attaque pro domo de la notion même de post-vérité et des auteurs post-modernes qui l’ont défendue. Après avoir longuement montré qu’hier comme aujourd’hui la réalité et la véracité des faits étaient très souvent secondaire et que la priorité étaient couramment donnée aux émotions et aux opinions, l’auteur reproche à ceux qui ont souligné cela bien avant lui, certes sans condamner cet état de fait puisque c’est un état de fait, d’être les responsables de cette situation concrète. Le cynisme des politiques vis-à-vis du vrai et les mécanismes médiatiques qui le renforcent ont pour  Pascal Engel un rapport plus ou moins direct avec la notion de « post-vérité » promue par les auteurs « postmodernes ». Il ne fait pas de doute pour lui que le relativisme postmoderniste s’est répandu. Il faut reconnaitre que Pascal Engel à des talents d’artiste : saut périlleux arrière qui fait du constat d’une situation sa propre cause ; transmission de pensée qui donne une force intrinsèque aux idées.  Pascal, à juste titre, dénonçait déjà de son temps cette manœuvre qui consiste à simplifier outrancièrement une pensée et à y appliquer ensuite sa critique.  « Les faits n’existent pas », « la presse raconte n’importe quoi », « pourquoi croire aux experts ? » : de tels propos naturellement ne peuvent ni être extraits, ni même inspirés par les travaux de Derrida, de Foucault … Le fond est ailleurs. L’auteur du billet oppose implicitement la notion de vérité et le critère de l’effet comme s’il s’agissait de contraires : d’un côté, il y aurait un discours philosophique qui dirait la vérité de ce qui est ; de l’autre, un discours non philosophique qui ferait de l’effet à proportion de la fausseté qu’il véhiculerait. Plusieurs véritables questions pour aujourd’hui se posent alors. Pourquoi y aurait nécessairement un rapport de proportion inverse entre la teneur en vérité et la force de l’impact ? D’un discours qui ferait naitre ce qu’il dit, peut-on assurer qu’il n’est pas porteur de vérité, et l’effet, au lieu de se substituer à la vérité, n’est-il pas plutôt ce qui en atteste la présence, voire ce qui participe à sa production ? Aussi, G. Deleuze disait que « les notions d’importance, de nécessité, d’intérêt sont mille fois plus déterminantes que la notion de vérité. Pas du tout parce qu’elles la remplacent, mais parce qu’elles mesurent la vérité de ce que je dis »[3] . Il faut inviter le billettiste de « En attendant Nadeau », à la lumière de ces questions, à lire la page du « Club Médiapart ». Les lecteurs de « Médiapart », le plus souvent, ne font pas circuler de fausses nouvelles mais d’autres nouvelles. Commentant et donnant leurs opinions, ils changent un peu vision du monde social qui devient un peu le monde social lui-même.

Pascal Engel fait aussi d’audacieux et de simplistes raccourcis dans son billet.  Ainsi, une attitude collective vis-à-vis de la vérité implique pour lui « qu’on est devenu sceptique quant à la vérité elle-même, autrement dit qu’on tient qu’elle n’existe pas, ou qu’elle est inconnaissable (…) qu’on doute de la valeur de la vérité, soit qu’on doute qu’elle mérite d’être respectée, soit qu’on la tienne pour inutile ou nuisible». Une attitude collective, nous semble-t-il,  n’engage nullement tous ces corrélats. Faut-il rappeler que de l’amour élitiste de la vérité, on passe aisément à la passion des certitudes toutes faites, à l’arrogance et au dogmatisme. Il n’y a rien de plus dangereux que les dominants qui sont sûrs d’avoir raison, d’être dans le bon chemin, de posséder le vrai même pour les choses les plus simples[4]. Ne sont pas moins dangereux ceux d’ailleurs qui possèdent certaines vérités (ou partie de la vérité). Gardons-nous donc de cette forme moderne d’intolérantisme de spécialistes, mélange de connaissance et de pouvoir, qui cache l’impérialisme d’une science particulière tel qu’il point dans les propos de Pascal Engel. Des gens s’estiment autorisés aujourd’hui à « avoir des idées » sur le cours du monde, à les dire et même à les publier puisqu’ils le peuvent. Les discours de vérité, faut-il également le rappeler, n’appartiennent pas en propre au genre philosophique, ils sont dispersés, multiples. Il y a une plurivocité de la vérité qui change souvent notre rapport avec elle. Nous ne la nions pas mais nous en sommes parfois « fatigués ». La fatigue est due aux conflits de légitimité qui semblent surgir entre la critique philosophique qui prend pour objet l’idée ou la volonté d’une vérité absolue et la nécessité d’établir ou de rétablir la vérité d’un champ spécifique comme celui du débat démocratique contre certaines formes de domination.

La question de la vérité n’est sans doute jamais purement discursive, rhétorique ou spéculative. Nous avons affaire à des vérités. Il est par conséquent possible, nous semble-t-il, de défendre, contre Pascal Engel ou en dépit de son fort capital symbolique, le discours du non spécialiste ; il est possible  d’encourager les effets que produit  l’acte de parole sur le monde. Naturellement, la réalité du monde ne se réduit pas à cet effet du langage qui absurdement généralisé conduirait à annuler toute instance de vérité ou à confondre ce qui est et ce qui s’exprime. Ce qui est vrai dans les médias, n’est naturellement pas la vérité partout et il serait erroné d’exporter ou de globaliser une problématique de ce champ au-delà de son domaine de vérité.   

 

[1] Maurizio Ferraris, « Post vérité et autres énigmes », PUF et Manuel Cevera-Marzal, « Post-vérité. Pourquoi il faut s’en réjouir », Le Bord de l’eau.

[2] Pierre Bourdieu, « Raisons pratiques, sur la théorie de l’action »  (« L’économie des biens symboliques »), Seuil 1994.

[3] G. Deleuze, « Pourparlers », Minuit 1990.

[4] L’état de sa santé ou de son compte en banque pris comme exemple par P. Engel ne sont pas simple vérité, ni vérité simple.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.