La littérature pour faire

A la lecture du dernier billet de Pascale Fautrier, la tentation est forte de paraphraser Saint Augustin : « Qu’est-ce que en effet la [littérature] ? Qui saurait en donner avec aisance et brièvement une explication ? … Si personne ne me pose la question je le sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus ».

Il est à nouveau question, avec le livre d’Alexandre Gefen « Réparer le monde », de la très vielle et démodée querelle  opposant les différentes fonctions de la littérature. Rien là de bien neuf qui oppose une écriture formaliste et conservatrice ou bien compassionnelle et moralisante à une hypothétique écriture gratuite et révoltée. Ce ne sont ici que vieilles lunes du champ littéraire qui opposent, à priori, telle ou telle conception de l’écriture. L’essentiel n’est-il pas plutôt d’avoir quelque chose à dire, de prendre le risque de l’écrire et pour cela de ne rejeter aucun des courants littéraires ? L’essentiel n’est-il pas d’avoir quelque chose de neuf, « dans une langue étrangère » donc, à lire ? Francis Bacon a tout dit : « La lecture rend un homme complet, la conversation rend un homme alerte, et l’écriture rend un homme précis. C’est pourquoi, si un homme écrit peu, il doit avoir une bonne mémoire ; s’il cause peu, il doit avoir l’esprit vif ; et s’il lit peu, il doit avoir beaucoup de ruse, pour paraitre savoir ce qu’il ne sait pas ».

Antoine Compagnon dans sa leçon inaugurale du Collège de France « La littérature pour quoi faire ?», qu’il faudra lire dans son intégralité (collection « Pluriel »), rappelle quelques-unes des explications familières du pouvoir de la littérature. Nous croyons qu’elles s’opposent, se complètent mais ne s’excluent nullement ; la relativité ou la mécanique quantique ne renvoie pas les théories newtoniennes dans les poubelles de la science. Nous ne résistons pas au plaisir d’exposer ces diverses conceptions, de montrer leurs imbrications et nous empruntons pour cela sans vergogne au professeur de littérature française moderne et contemporaine.

C’est Aristote qui contre Platon réhabilite il y a bien longtemps la poétique : « [les hommes] commence à apprendre à travers la représentation ». Pour les antiques, la littérature plait et instruit, elle épure la passion par la représentation et elle améliore la vie à la fois privée et publique. Cette conception didactique naturellement perdure et ne disparait nullement avec les théories qui suivront nous dit Antoine Compagnon. C’est ce sentiment, des classiques aux contemporains, qui demeure : Musil soutient qu’avec la littérature le concret se substitue à l’abstrait et l’exemple à l’expérience pour inspirer les conduites ; Paul Ricœur quant à lui affirme que la connaissance de soi présuppose la forme du récit.

Ce sont Les lumières et le Romantisme qui font à leur tour de la littérature un remède. La littérature doit cette fois libérer l’individu de la sujétion aux autorités. La littérature instrument de justice et de tolérance et la lecture expérience d’autonomie contribuent en effet à la liberté et à la responsabilité de l’individu. L’œuvre des Lumières guérit de l’obscurantisme religieux et de l’assujettissement au pouvoir royal ; l’œuvre romantique désintéressée,  réagissant au excès du capitalisme émergeant et restaurant l’unité des communautés, des identités et des savoirs,  accompagne l’émergence des états-nations. Cette conception utilitaire a, comme la précédente, perdurée. Sartre lui-même, fidèle à l’esprit des Lumières, imputait à la littérature le pouvoir de nous faire échapper « aux forces de l’aliénation ou d’oppression ».

La littérature plus proche de nous, rappelle Antoine Compagnon, doit corriger les défauts du langage. La poésie, pour Proust ou bien Bergson, est  ainsi un remède à l’inadéquation de la langue. Dépassement du parler ordinaire, elle seule est capable  d’exprimer le continu, l’élan, la durée, c’est-à-dire de suggérer la vie. Roland Barthes  qui qualifia la langue de « fasciste », « car le fascisme ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est obliger à dire », ajoutait  dans un même jet que la littérature trichant avec la langue, trichant la langue, seule sauvait la langue du pouvoir et de la servilité. Il récusait par conséquent tout pouvoir de la littérature et, bel exemple de complexité, pourtant dans le même élan lui en donnait plusieurs autres.  

De nombreux écrivains contemporains enfin, las de la servir, ont pu récuser tout pouvoir de la littérature autre que sur elle-même. Ils ont fait ainsi, nous dit Antoine Compagnon, le choix de l’impouvoir, du dépouvoir, ou du hors pouvoir, du désaveu de toute application d’usage, sociale ou morale  de la littérature. Théodore Adorno et Blanchot contestèrent même qu’il fût possible de composer encore un poème ou d’écrire un récit après Auschwitz. D’autres ont dès lors considéré lecture et écriture comme des simples plaisirs ludiques, des récréations destinées à tuer le temps.  Roland Barthes dénonçait toute compromission instrumentale de la littérature ; il condamnait tous les emplois de supplétif – pédagogique, idéologique, ou même linguistique – auxquels  elle s’était successivement prêtée. Il prévenait « [L]a littérature ne permet pas de marcher, mais elle permet de respirer ». Nous avons vu quelle entorse il pouvait faire à cette conception ...

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