Christophe Prevost
Ingénieur de recherche au CNRS
Abonné·e de Mediapart

69 Billets

0 Édition

Billet de blog 23 nov. 2018

Luc Ferry, philosophie du confort et confort de la philosophie

Il faut limiter ses lectures aux seuls commentaires et billets de blog de « Médiapart » pour affirmer sans sourciller : « Pour Dieu, pour la patrie, pour la révolution? Aujourd'hui, personne ne mourrait plus pour ces vieilles figures surannées du sacré. Mais seulement pour le visage de proches, du prochain, l'on se "sacrifierait" ».

Christophe Prevost
Ingénieur de recherche au CNRS
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il est vrai que cette entame[1] est celle d’une défense en règle des thèses les plus frileuses, les plus conservatrices d’un Luc Ferry hérauts de la mondialisation libérale, complimenteur des grands patrons, génuflecteur transi de tous les pouvoirs[2]. Les critiques aigües envers « la pensée 68 », le refus du déclin et des lamentations, la défense des bienfaits des sciences et des techniques sont ici encore et encore convoqués par le péripatéticien des couloirs ministériels[3]. Le journaliste au « Figaro » ministre de l’éducation et le ministre de l’éducation journaliste au « Figaro » nous renvoie manu militari à la douce et moralisatrice sphère privée de l’amour-toujours. Ainsi Ferry affirme toute honte bue : « Pour l’essentiel, je dirais que la philosophie est avant tout une doctrine du salut avec toutefois cette particularité remarquable qu’elle est une doctrine du salut sans Dieu, une spiritualité laïque. »  La philosophie donc, respectueuse du libre arbitre contre Spinoza, et du libéralisme économique devrait déboucher toujours, pour quelque mortel, sur une conception de la « vie bonne »[4]. Cette « vie bonne » du ministre de Jacques Chirac est, comme on le voit, une version intellectualisée des recettes douceâtres aujourd’hui vendues pour atteindre aisément le bonheur[5].

Nous pensons, avec Alain Badiou,  que l’amour est menacé par cette philosophie du confort à la Ferry : la puissance de l’évènement incommensurable qu’il constitue est en effet niée à la fois par les tenants du marché libéral (pour lequel tout n’est qu’intérêt) et par ses opposants (pour lesquels l’amour n’est qu’hédonisme)[6]. Et plus que la soi-disant révolution nous plait l’éloge de l’amour.

[1] « Luc Ferry la révolution de l’amour » billet de blog de «Vivre est un village »

[2] Avec un souci de la comparaison intelligente et apaisée, l’ancien ministre Luc Ferry estimait, dans sa chronique hebdomadaire du Figaro, que le port du burkini vise à l’« islamisation de nos sociétés » et qu’il faut par conséquent « résister aux collabos de l’islamo-gauchisme », à leur « pacifisme munichois ».

[3] Luc Ferry se flattait d’avoir partagé un café-croissant avec le secrétaire général de l’Elysée, ministre des affaires étrangères : « J’avais un petit déjeuner avec Dominique de Villepin. Il voulait me voir seul... et devinez qui a passé la tête ? Chirac ! » Philippe Lançon, « Le philosophe du président », Libération, 3 mars 1997.

[4]La morgue aristocratique et le mépris du peuple de Luc Ferry sont bien connus. Il est vrai qu’il ne tient pas en haute estime le commun des mortels: « J’ai parfois le sentiment qu’il y a presque trop de programmes intéressants à la télévision » in « Le Monde-Télévision », 12 août 2002.

[5] La perversion des valeurs, qui transforme un fait divers, en événement de première importance, fait de « Loft Story » « une sorte de cours d’éducation amoureuse ». Luc Ferry  In « Le Monde-Télévision », 12 août 2002.

[6] « Eloge de l’amour avec Nicolas Truong » Alain Badiou Flammarion 2009.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Comment le CHU de Bordeaux a broyé ses urgentistes
Les urgences de l’hôpital Pellegrin régulent l’accès des patients en soirée et la nuit. Cela ne règle rien aux dysfonctionnements de l’établissement, mettent en garde les urgentistes bordelais. Épuisés par leur métier, ils sont nombreux à renoncer à leur vocation.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Force ouvrière : les dessous d’une succession bien ficelée
À l’issue du congrès qui s’ouvre dimanche, Frédéric Souillot devrait largement l’emporter et prendre la suite d’Yves Veyrier à la tête du syndicat. Inconnu du grand public, l’homme incarne, jusqu’à la caricature, le savant équilibre qui prévaut entre les tendances concurrentes de FO.
par Dan Israel
Journal
« Travail dissimulé » : la lourde condamnation de Ryanair confirmée en appel
La compagnie aérienne a été condamnée, en appel, à verser 8,6 millions d’euros de dommages et intérêts pour « travail dissimulé ». La firme irlandaise avait employé 127 salariés à Marseille entre 2007 et 2010, sans verser de cotisations sociales en France. Elle va se pourvoir en cassation.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Social
En Alsace, les nouveaux droits des travailleurs détenus repoussent les entreprises
Modèle français du travail en prison, le centre de détention d’Oermingen a inspiré une réforme du code pénitentiaire ainsi qu’un « contrat d’emploi pénitentiaire ». Mais entre manque de moyens et concessionnaires rétifs à tout effort supplémentaire, la direction bataille pour garder le même nombre de postes dans ses ateliers.
par Guillaume Krempp (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
Destruction du soin psychique (2) : fugue
Comment déliter efficacement un service public de soins ? Rien de plus simple : grâce à l'utilisation intensive de techniques managériales, grâce à l'imposition d'un langage disruptif et de procédures conformes, vous pourrez rapidement sacrifier, dépecer, puis privatiser les parties rentables pour le plus grand bonheur de vos amis à but lucratif. En avant toute pour le profit !
par Dr BB
Billet de blog
Ce qu'on veut, c'est des moyens
Les salarié·es du médicosocial se mobilisent à nouveau les 31 mai et 1er juin. Iels réclament toujours des moyens supplémentaires pour redonner aux métiers du secteur une attractivité perdue depuis longtemps. Les syndicats employeurs, soutenus par le gouvernement, avancent leurs pions dans les négociations d'une nouvelle convention collective avec comme levier le Ségur de la santé.
par babalonis
Billet de blog
Macron 1, le président aux poches percées
Par Luis Alquier, macroéconomiste, Boris Bilia, statisticien, Julie Gauthier, économiste dans un ministère économique et financier.
par Economistes Parlement Union Populaire
Billet de blog
par Bésot