Muñoz Molina. Un écrivain dans la ville

Il y a quelque chose de fascinant dans ce qui s’entend, se ramasse et se voit, qui dans l’iphone du fond d’une poche de l’écrivain s’enregistre, qui à son carnet se colle à la page et s’ajoute à la pointe du crayon. Muñoz Molina vagabonde dans Paris, New York, Madrid et se souvient.

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Il raconte ici ses histoires, ses expériences qui l’inscrivent dans l’espace si décrié des villes. Un tissu de mots et de récits entre le réel et les gens alors semble résorber la distance avec la familière étrangeté et réaccorder le citadin à ce qui l’entoure. Il écrit, dans « Un promeneur solitaire dans la foule »[1], sous une forme esthétique et juste, le plus profond de l’expérience urbaine mal désignée, dévalorisée et aujourd’hui reléguée. Il lance ainsi des passerelles et ravive merveilleusement l’attention aux autres, aux choses et aux lieux. Muñoz Molina dans ces pages est  à la fois ancré dans l’ici et le maintenant de l’époque et arrimé dans le deçà et l’hier du passé des écrivains et des artistes qui hantent les lieux et l’inspirent.     

L’écrivain espagnol donc, sac au dos, crayon et enregistreur à portée de main, s’est immergé dans les grandes villes de sa connaissance. L’élan irrépressible de sortir dans la rue, de tout noter pour ne rien oublier ont donné un livre foisonnant qu’il n’avait pas prévu d’écrire.  « Flâner, dit-il, c’est rejoindre Stendhal et sa définition du roman comme un miroir qui se promène au bord d’une route. Cela permet de s’abandonner à ce que la vie nous offre ; à accepter de façon inconditionnelle le réel. Il se crée alors un ordre narratif et poétique, mais qui dépend complètement du hasard.»[2] Avec lui « nous pensons d’ailleurs »[3] et la vie quotidienne semble alors se nourrir de mythes : les écrans de moniteurs, de portables, d’ordinateurs ; les messages d’informations, de publicités … Isolés des actualités qui les font naître, ils apparaissent soudainement pour ce qu’ils sont : l’idéologie du formatage et de la surveillance. L’écrivain, comme en passant et après Roland Barthes[4], décrypte ici les mythes avec le souci de réconcilier le réel et les hommes, la description et l’explication.

Écrivain promeneur au travail, il nous présente littérairement l’urbain où s’entrecroisent les vies célèbres et inconnues, passées et présentes ; un urbain de sons mêlés, de couleurs criardes, de déchets invasifs et de mots intrusifs. Il déambule poétiquement en compagnie d’un passé toujours présent d’auteurs qui, dit-il, lui ont appris à voir et à écrire. Dans le dédale des rues, il met ses pas dans ceux abandonnés de Charles Baudelaire, de Thomas de Quincey, d’Edgar Poe ou bien de Walter Benjamin bientôt en allé. Roman pourtant, totalement, puisqu’à Madrid et New York il échange avec un mystérieux personnage de papier, sorte de « juif errant » d’un passé grenadin enfuit ; roman encore puisqu’il passe sans prévenir du je au il et semble donner la parole à un autre lui-même ; roman toujours puisqu’il fait surgir au « coin » d’une page l’inquiétude, le basculement d’un cataclysme toujours probable.

L’impression est forte à la lecture de ces carnets de voir se faire la littérature, d’apercevoir ce qu’une subjectivité fait secrètement au lecteur. Un rare plaisir.    

[1] « Un promeneur dans la foule » Antonio Muñoz Molina, Editions du Seuil aout 2020.

[2] « Dans les pas d’Antonio Muñoz Molina » Ariane Singer, Le Monde des livres 9 octobre 2020.

[3] Montaigne.

[4] « Mythologies » Roland Barthes, Editions Points Essais.

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