Christophe Prevost
Ingénieur de recherche au CNRS
Abonné·e de Mediapart

69 Billets

0 Édition

Billet de blog 25 oct. 2018

L'inanité appelliste

De quoi est-il question dans le billet de Pierre Khalfa fixement à la une du Club de « Médiapart » ? Le coprésident de la Fondation Copernic, membre du Conseil scientifique d’Attac, traite de quel sujet dans l’article intitulé « Quand Frédéric Lordon se trompe de combat » ?

Christophe Prevost
Ingénieur de recherche au CNRS
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dès les premiers mots, le papier de Pierre Khalfa ne manque pas de surprendre le lecteur tant la violence du propos est inhabituelle sous la plume d’un collaborateur régulier du média en ligne. Le point de vue de Frédéric Lordon, publié le 12 octobre au blog du « Monde Diplomatique »,  est qualifié ainsi de « consternant tant sur le fond politique que par la posture de son auteur ».

Qu’en est-il ? F. Lordon, reprocherait au « Manifeste pour l’accueil des migrants », lancé à l’initiative de « Médiapart », de ne pas affirmer que « le problème des salariés français, ce ne sont pas les migrants, c’est la mondialisation » et de ne pas conclure « par conséquent […] à la démondialisation, sortie de l’euro en tête ». Ce condensé procède à notre avis d’une lecture très rapide et pour le moins approximative du très riche « Appels sans suite» de l’économiste philosophe. A aucun moment, un tel reproche n’est en effet adressé aux appellistes. Ce qui leur est reproché en revanche, c’est de ne jamais lier les déclarations sur l’immigration à rien de fondamental, de ne pas apercevoir les conséquences politiques de leur positionnement,  de s’en tenir à un humaniste déclamatoire sans suite et à des positions morales surplombantes.  Ainsi note F. Lordon, si les auteurs du manifeste nous expliquent qu’il faut moins regarder du côté des migrants pour avoir le fin mot de la précarisation salariale que des structures économiques – c’est du moins ainsi que l’on peut comprendre « frénésie de la financiarisation »  et « ronde incessante des marchandises »  –   ils n’en tirent pas vraiment les conclusions. De la frénésie de la financiarisation ne devrait-il pas s’ensuivre d’en limiter les mouvements ? L’Union Européenne ne l’interdit elle pas ? Et la ronde incessante des marchandises comment l’empêcher ? Le protectionnisme et des difficultés avec l’euro ne doivent-ils pas être envisagés ?[1]   

En matière de migrants, les appels se partagent entre ceux qui ne voient pas ce qu’il y a à voir et ceux qui ne veulent surtout rien faire quand bien même ils ont un peu vu nous dit F. Lordon. P. Khalfa, qui caricaturalement dans son texte à « Médiapart » ne conclue rien, ne propose rien, déclame, moralise et donne mille fois raison à F. Lordon, appartient de façon troublante à cette deuxième catégorie. Nous ne serons donc  rien des supposées apories de la pensée souverainiste de gauche[2].   Nous ne saurons pas d’avantage ce qui fait reculer le racisme et la xénophobie et fait disparaître « le problème » des migrants sinon par la négative. Il est urgent pour P. Khalfa de ne rien faire. Il ne faut pas lutter contre la mondialisation ; la sortie de l’euro ou une éventuelle démondialisation ne tariraient pas les flux migratoires au contraire, etc. Peut-être un peu d’histoire, de psychologie, quelques admonestations car le racisme a des racines hélas beaucoup plus profondes que le simple effet de la mondialisation sur les salariés français (sic)[3] … ?

Concernant les droits des travailleurs, P. Khalfa nous oblige une nouvelle fois à des choix cornéliens. Il sait ce qu’il dit ou bien il ne le sait pas et aucun de ces deux cas n’est malheureusement à son avantage. Dans ce billet de blog, les hypothèses concurrentes de l’ignorance et du cynisme doivent encore se départager[4]. F. Lordon ne critique pas, comme l’affirme le coprésident, dans son article la perspective de l’égalité des droits entre travailleurs français et immigrés qu'a défendu Philippe Martinez, il rappelle les conditions de sa réalisation ; il ne dit pas non plus que la bataille pour l’égalité  n’a aucun sens, il l’inscrit dans un champ plus large.  Il affirme que la passion juridique conduit à une certaine dépolitisation du syndicalisme et qu’elle est vide de sens si on ne se bat pas pour les conditions mêmes de possibilité des droits. F. Lordon ajoute dans son billet,  que sous mondialisation libérale et sous euro, les droits comme on peut le constater tous les jours ne s’étendent pas d’un iota parce que les structures (pas toutes, en l’occurrence celles des organismes internationaux et de l’Europe) sont faites pour que les droits ne cessent de rétrécir. Il ne dit, comme on peut le voir, au grand jamais, que les structures surdéterminent notre action et la voue à l’échec ; les organismes construisent, au contraire, très concrètement les lois régissant la circulation des travailleurs extérieurs. Le soi-disant déterminisme structuraliste, qui est absurdement invoqué et qui mérite mieux que quelques indigentes lignes, est étranger à l’affaire. Le mérite de cette dernière diatribe, où une certaine naïveté le dispute à une inculture certaine, est sans doute d’ajouter des torrents  au moulin de F. Lordon. A ceux qui tentent faire de la politique pour de bon, c’est-à-dire à ceux qui essayent de modifier l’ordre des choses en ses structures capitalistes, P. Khalfa oppose la dénégation pure et simple, la dissuasion ferme de changer quoi que ce soit parce que le libéralisme est l’horizon indépassable.  

Pour terminer, il faut s’interroger, pourquoi cet appel sans suite, ces paroles qui n’engagent à rien, ce « Manifeste pour l’accueil des migrants » et pourquoi cette fielleuse chronique ?  Il s’agit, en période d’instabilité, comme le dit F. Lordon, de persévérer dans l’évitement et faire perdurer quelques trafics mutuellement avantageux, les uns encaissant les profits des « grandes consciences» et les autres les profits de donner la parole à des « grandes consciences » avec la certitude que rien ne sera modifié. Il s’agit de parler haut pour ne rien dire, échapper au réel en se laissant plonger dans le monde enchanté des songes où l’on est dispensé de poser la question des causes comme des conditions de possibilité de ce qu’on veut. C’est sans doute ce dévoilement qui est insupportable et qui «  (…) au-delà de l’argumentation (…) pose problème ». « Il est remarquable que des gens qui, jour après jour, ou semaine après semaine, imposent en tout arbitraire les verdicts d’un petit club d’admiration mutuelle, crient à la violence lorsque les mécanismes de cette violence  sont pour une fois mis à jour. Et que ces conformistes  profonds se donnent ainsi, par un extraordinaire retournement, des airs d’audace intellectuelle, voire de courage politique (…) »[5]  

[1] Pour en savoir plus « La malfaçon, monnaie européenne et souveraineté démocratique » F. Lordon, Ed. Les liens qui libèrent mars 2014. 

[2] Pour se persuader qu’il y a nécessairement des totalités sociales, se reporter à « Impérium : structures et affects des corps politiques » F. Lordon, Ed. La Fabrique septembre 2015.

[3] Pour réfléchir le changement, « Si le gouvernement voulait vraiment changer la donne … Face au marché, le scénario d’un bras de fer » Reynaud Lambert et Sylvain Leder, LMD octobre 2018

[4] Bertholt Brecht dit cela plus vertement.

[5] « Questions de sociologie » Pierre Bourdieu, Les éditions de Minuit 1984.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Inflation : les salariés, éternels dindons de la farce
Avec la poussée inflationniste, les salariés sont sommés d’accepter un recul de leurs revenus réels pour éviter l’emballement des prix. Mais lorsque les prix étaient bas, les salariés devaient accepter la modération salariale au nom de l’emploi. Un jeu de dupes que seules les luttes pourront renverser. 
par Romaric Godin
Journal
Électricité et gaz : les salaires mettent le secteur sous haute tension
Appel à la grève dans le secteur des industries électriques et gazières, le 2 juin prochain, pour réclamer des revalorisations de salaires indexées à l’inflation. Chez RTE, gestionnaire du réseau électrique français, un mouvement social dure depuis déjà depuis treize semaines.
par Cécile Hautefeuille
Journal
Nouveau gouvernement : le débrief de Mediapart
Premier conseil des ministres du deuxième quinquennat Macron ce matin, marqué par l’affaire Damien Abad. Émission consacrée donc à notre nouveau gouvernement et à la campagne législative de ceux qui n’en font plus partie, comme Jean-Michel Blanquer, parachuté dans le Loiret.
par À l’air libre
Journal — Écologie
Planification écologique : le gouvernement à trous
Emmanuel Macron avait promis, pendant l’entre-deux-tours, un grand tournant écologique. Si une première ministre a été nommée pour mettre en œuvre une « planification écologique et énergétique », le nouvel organigramme fait apparaître de gros trous et quelques pedigrees étonnants.
par Mickaël Correia, Jade Lindgaard et Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
L’École et ses professeurs à bout de souffle : urgence vitale à l'école
Nous assistons aujourd’hui, dans un silence assourdissant, à une grave crise à l’Ecole. Le nombre des candidats aux concours de l’enseignement s’est effondré : ce qui annonce à court terme une pénurie de professeurs. Cette crise des « vocations », doit nous alerter sur une crise du métier et plus largement sur une crise de l’Ecole.
par Djéhanne GANI
Billet de blog
Déblanquérisons l'École Publique, avec ou sans Pap Ndiaye
Blanquer n'est plus ministre et est évincé du nouveau gouvernement. C'est déjà ça. Son successeur, M. Pap Ndiaye, serait un symbole d'ouverture, de méritocratie... C'est surtout la démonstration du cynisme macronien. L'école se relèvera par ses personnels, pas par ses hiérarques. Rappelons ce fait intangible : les ministres et la hiérarchie passent, les personnels restent.
par Julien Cristofoli
Billet de blog
Recrutement enseignant : une crise des plus inquiétantes pour l’avenir de l’école
La crise de recrutement enseignant atteint cette année un niveau largement plus inquiétant que les années précédentes dont les conséquences seront gravissimes pour le service public d’éducation. Elle témoigne, au-delà de ses dénis, de l’échec de la politique de Jean-Michel Blanquer.
par Paul DEVIN
Billet de blog
Lycéennes et lycéens en burn-out : redoutables effets de notre organisation scolaire
La pression scolaire, c’est celle d’une organisation conçue pour ne concerner qu’une minorité de la jeunesse Lycéennes et lycéens plus nombreux en burn-out : une invitation pressante à repenser le curriculum.
par Jean-Pierre Veran