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Billet de blog 25 nov. 2018

Le dernier Murakami, une histoire pour nous.

Dans la même veine que la trilogie « 1Q84 », parait le très feuilletonesque et passionnant « Meurtre du Commandeur » d’Haruki Murakami (« Une Idée apparait » et « La Métaphore se déplace »). Soixante-quatre chapitres, de rebondissement en rebondissement, s’enchainent.

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Le vieux et très démodé genre du récit à épisodes est ici, comme il se doit, subverti et détourné de façon très personnelle et brillante par l’écrivain nippon. Pour mieux nous séduire,  les pistes se multiplient et les thèmes du livre sont variés. Le récit s’engage sur de nombreux et divergents sentiers sans jamais, au grand jamais s’éparpiller,  s’interrompre. Le personnage central, narrateur unique, en effet relie toutes les voies ordinaires ou fantasques et ne laisse en aucun cas son lecteur se perdre ou s’abandonner dans un passage sans issue. Un écrivain plus modeste aurait pu être handicapé par cette surabondance des matériaux, Murakami, lui, fait preuve d’une absolue maitrise.

Pour notre plus grand plaisir, il raconte d’abord la surprenante histoire d’un portraitiste professionnel qui, lorsque sa femme incompréhensiblement le quitte, rompt toutes les amarres. Ce personnage « sans couleur » erre quelque temps puis s’installe, haut perché, dans la demeure d’un peintre célèbre. La douleur de ne pas se sentir au monde et de ne pas communiquer, la dissimulation du moi, le repli sur soi et l'individualisme semblent, comme toujours, bloquer ce héro murakamien dans un monde intérieur. L’écriture blanche, le langage limpide et la multiplication des menus détails de la vie quotidienne renforcent le sentiment d’étrangeté. Sans théorisation, avec simplicité Murakami explore aussi dans ce livre les ressorts de la créativité renaissante chez le peintre. Il fait confiance au récit pour saisir les tours et les détours de l’inspiration artistique et c’est passionnant. Le narrateur doit renoncer au portrait de commande, faire preuve d’une attention totale, basculer dans l’imaginaire pour voir surgir « l’Idée » et créer à partir de rien. Le peintre explique : « Rendre manifestes, autant que faire se peut, ses informations d’ordinaires cachées et transposer les messages qu’elles véhiculent sous une forme différente, c’est ce que je cherche dans mes propres œuvres.» Dans les romans toujours les artistes sont les représentants des écrivains. Murakami, comme en passant, met donc en scène, avec beaucoup de bonheur, son propre travail.

Mais la fracture biographique fait basculer la morne vie du narrateur. Il est bousculé par quelques rencontres et une série d’évènements tous imprévus et bizarres. Dans ces pages le réel semble étrange et l’étrange apparait comme naturel. Le narrateur fait la connaissance et les portraits d’un impeccable et étonnant voisin ainsi qu’une d’une mystérieuse et laconique jeune fille. D’abord insolites dans le premier volume, les faits deviennent absolument fantastiques dans le second. Rencontre énigmatique et muette dans un restaurant d’autoroute, découverte d’une splendide peinture traditionnelle (Nihonga), mise à jour d’une fosse mystérieuse, sons de cloche, apparitions multiples, disparition de la jeune fille, épreuve épiphanique, souterraine et surnaturelle se succèdent. La peinture trouvée dans la maison, transposition d’un drame personnel et historique (Le Commandeur), semble ouvrir un monde parallèle. Tout prend du sens, tout angoisse, les musiques, l’obscurité, les rêves, les ombres, le bruit des insectes, la pluie, le silence soudain, le confinement ; les puits communiquent avec l’en-deçà. La réalité en effet se métamorphose subrepticement et impose des épreuves qui changent profondément le personnage principal. La mise en présence avec les autres, avec les objets et avec des évènements  produit, par le passage de la vie intérieur à autre chose, des effets qui sont mis en perspective. « Quand on met les émotions en mots, elles deviennent des songes » nous dit l'auteur. Il tente donc de ne pas décrire indépendamment les sentiments de ses personnages mais donne mandat aux évènements pour cela. L'écriture, comme simple et direct témoignage, nous dit-il encore, ne permet pas d'avantage de rendre compte de l'expérience aux limites, du bouleversement et de son impact sur les hommes. Seuls la fiction, le surnaturel suggèrent l'indicible. Empiler des histoires simples, des phrases simples permet finalement à Murakami de décrire une réalité infiniment complexe.

Dans les dialogues du « Meurtre du Commandeur », il est question d’amour, de paternité, de mal, de mort … Murakami est de ces romanciers qui, en racontant des histoires passionnantes, aident ses lecteurs à trouver un sens et à structurer leur esprit. L’auteur déclarait ainsi au « Monde » : « Je crois au pouvoir des bonnes histoires. Une fiction peut aider à révéler une parcelle de vérité. » Il est impossible de lâcher ce livre de près de mille page.

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