La mémoire courte.

Bizarrement ceux qui aiment à se lancer dans des considérations aventureuses (Paul Ricœur, « Un philosophe-historien que l'on cite aujourd'hui à tort et à travers ») néglige de se poser des questions sur les auteurs qu’ils mentionnent.

Jean A.Chérasse (Blog Vingtras 26/02/2018) cite imprudemment Paul Ricœur dans son avant dernier billet: « Je reste troublé par l'inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ici, le trop d'oubli ailleurs, pour ne rien dire de l'influence des commémorations et des abus de mémoire - et d'oubli. L'idée d'une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués. » Faisant écho dans son dernier entrefilet à la deuxième guerre mondiale, cette citation douteuse (l'inquiétant spectacle que donne le trop de mémoire ?), devient carrément maladroite.

Bizarrement ceux qui aiment à se lancer dans des considérations aventureuses (Paul Ricœur, « Un philosophe-historien que l'on cite aujourd'hui à tort et à travers ») néglige de se poser des questions sur les auteurs qu’ils mentionnent. Après tout, quand Pierre Laval prononçait sa fameuse phrase  le 22 juin 1942 au micro de la radiodiffusion française : « je souhaite la victoire de l'Allemagne car sans elle le bolchevisme s'installerait partout en Europe », les personnalistes chrétiens s’attelaient à élaborer l’idéologie de la Révolution nationale. En 1939, Ricœur écrivait que « les démocraties sont des ploutocraties … » avant de proclamer la même année : « Je crois que les idées allemandes de dynamisme, d’énergie vitale des peuples ont plus de sens que notre idée vide et hypocrite du droit 1. » En 1941, Ricœur sera un pétainiste convaincu et considérera que « c’est à l’Etat de promouvoir une éducation virile où les valeurs de caractère auront une place égale aux valeurs d’intelligence, où l’enthousiasme ne sera plus sacrifié à l’esprit dissolvant de la critique 2 ». Si nous ajoutons que Ricœur inscrivait explicitement sa démarche philosophique dans une double référence à Nietzsche et Heidegger, comment ne pas conclure que, décidément rien n’y manque : programme niezschéo-heidegerrien, détestation de la démocratie et du droit, fascination pour l’Allemagne hitlérienne puis pour la Révolution nationale (et virile). Nous pourrions alors (au nom de la mémoire) nous interroger sur l’histoire du personnalisme et rappeler notamment que Mounier et plusieurs collaborateurs de la revue « Esprit » exprimèrent leur soutien au fascisme italien en 1935, participèrent à l’École d’Uriage en 1940 pour apporter leur contribution à la régénération de la France sous le régime de Vichy… 3

(1) Cité par François Dose, « Paul Ricœur. Le sens d’une vie», La Découverte, Paris 1997, p. 61. L’auteur de cette hagio-biographie remarque sans s’y attarder qu’un tel aveuglement conduisait Ricœur à « sous-estimer le danger du nazisme ». En effet !

(2) Cité dans ibid., p. 89.

(3) Daniel Lindenberg, « Les années souterraines, 1937-1947 », La Découverte, Paris 1990, p. 211-212 et Zeev Sternhell, « Ni droite ni gauche» et « La Droite révolutionnaire » (tous deux publiés chez Fayard, Paris 2000).

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