Jean-Paul Sartre: «Plaidoyer pour les intellectuels»

« Plaidoyer pour les intellectuels » donne à lire, dans une nouvelle publication, trois conférences données dans les années soixante par Jean-Paul Sartre. Cette dialectique du philosophe est stimulante et permet de repenser aujourd'hui la figure de l'intellectuel.

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« Plaidoyer pour les intellectuels »[1] donne à lire, dans une nouvelle publication, trois conférences données dans les années soixante par Jean-Paul Sartre.  L’envie est forte à la lecture de ces pages de résumer le livre par ces simples mots : un intellectuel, c’est ça ; c’est Sartre s’adressant à la jeunesse japonaise, c’est l’unité même d’une existence réelle, d’une expérience effective du monde qui se donne à voir, c’est  une conscience singulière qui ne cesse d’alimenter et de soutenir de toute sa singularité son propre effort pour communiquer avec les autres consciences en s’universalisant.

L’intellectuel est, hier comme aujourd’hui, vilipendé, il lui est reproché de se mêler de ce qui ne le regarde pas, d’abuser de sa compétence ou de sa notoriété. Mais évidemment tout cela ne fait nullement un quelconque intellectuel[2]. La sortie des champs de la recherche, de l’université ou bien même de l’art et l’adresse publique ne font en l’affaire pas grand-chose. Le marxisme et la dialectique, l’existentialisme sont tour à tour brillamment convoqués par Sartre pour définir autrement ce qui fait nécessairement un intellectuel. Et ce n’est pas la vulgate du matérialisme, des contraires, allant de l’un à l’autre, dressant d’édifiants portraits et d’habiles constructions, qui est ici conviée. Pour l’auteur « L’action nie partiellement ce qui est  (…) au profit de ce qui n’est pas (…). Mais cette négation est dévoilement et s’accompagne d’une affirmation puisqu’on réalise ce qui n’est pas avec ce qui est (…) elle doit trouver dans ce qui est donné le moyen de réaliser ce qui n’est pas encore (…) Ainsi la praxis comporte le moment du savoir pratique qui révèle, dépasse, conserve et déjà modifie la réalité. A ce niveau se placent la recherche et la vérité pratique, définie comme saisie de l’être en tant qu’il renferme la possibilité de son propre changement orienté. (…) Pour être découvertes, utilisées et vérifiée, il faut que les possibilités soient d’abord inventées. En ce sens, tout homme est projet : créateur, puisqu’il invente ce qui est déjà, à partir de ce qui n’est pas encore, savant, puisqu’il ne réussira pas sans déterminer avec certitude les possibilités qui permettent de mener à bien l’entreprise, chercheur et contestataire puisque la fin posée indique schématiquement ses moyens (…) ». Sartre éclaire en quelques pages le double rapport de l’intellectuel, à la fois objectif et pratique, à un monde qui ne cesse de le refaire et qui pourtant est fait de lui.

Avec la division des tâches, nous dit Sartre, il y a dans la société des spécialistes du travail abstrait : les techniciens du savoir pratique. Ces agents sont produits par la classe dominante avec une contradiction qui les segmente : d’un côté,  les fins de leur activité sont  cantonnées au spécifique des intérêts capitalistes et imprégnée de bout en bout d’idéologie bourgeoise spécifique ; d’un autre côté, par leur savoir et leur méthode, ils demeurent les spécialistes de l’universel qui toujours contestent les particularismes qu’on leur a injectés. La réalité du technicien du savoir est donc la contestation permanente et réciproque de l’universel et du particulier. Sa démarche est positive car elle accepte le corps de sciences mais elle est aussi négative car l’objet se conteste en elle et par là même permet un progrès. Le technicien du savoir pratique est suspect à la classe dominante car toujours, comme démarche nécessaire de la pensée scientifique, il nie et met le système en péril.  Il est défini en effet par une contradiction en lui : le combat permanent de sa technique universaliste, de la recherche de la vérité d’un côté et de l’idéologie dominante de l’autre. C’est cette contradiction, nous dit Sartre, qui fait de lui un intellectuel en puissance : s’il n’accepte pas l’idéologie dominante, il est un intellectuel ; s’il y adhère, la défend, ne considère pas son aliénation mais seulement le pouvoir qui lui est octroyé, il n’en est simplement pas un (c’est un faux intellectuel). Le pouvoir quel qui soit veut utiliser l’intellectuel à ses fins mais il s’en méfie. Le «vrai» intellectuel est un technicien de l’universel qui s’aperçoit que, dans son domaine propre, l’universalité n’existe pas toute faite, qu’elle est perpétuellement à faire. Il est d’une certaine façon le gardien des fins fondamentales – émancipation, universalisation donc humanisation de l’homme –, défenseur des classes populaires contre l’hégémonie de la classe dominante et contre l’opportunisme des appareils. Les conditions d’être d’un intellectuel sont donc sociales, elles ne dépendent pas, comme cela est souvent asséné, d’une compétence spécifique, d’un mandat octroyé ou d’un talent quelconque. Et c’est ici une conception de la dialectique précise, approfondie qui permet au philosophe de le définir ainsi.

Le technicien du savoir pratique est aujourd’hui un intellectuel organique travaillant pour la classe qui le produit et sa fausse universalité est celle de la bourgeoisie. Au premier chef, nous dit Sartre, l’intellectuel va donc s’interroger sur lui-même. Il va tenter de transformer en totalité harmonieuse l’être contradictoire qu’on a fait de lui. L’objet de son enquête est double et complémentaire. Il doit se saisir de lui-même dans la société en tant qu’elle le produit et cela naturellement ne se peut que s’il étudie la société dans sa totalité. L’intellectuel, par sa contradiction propre qui devient sa fonction, est poussé pour lui-même et par conséquent pour tous à prendre conscience du monde. La recherche le renvoie  au monde et le monde à lui-même. Il ne peut considérer objectivement l’ensemble social puisqu’il le trouve en lui, mais il ne peut d’avantage s’en tenir à une mise en question subjective puisqu’il est inséré dans la société qui l’a produit. Pour prendre en compte les deux moments rigoureusement liés – extériorité intériorisée et réextériorisation – la dialectique progressivement doit s’imposer en place de la méthode analytique, pratique impuissante à considérer l’enquêteur perclus d’idéologie bourgeoise et de fausse universalité. C’est en situation, actualisée par l’évènement, que la dialectique de l’intériorisation et de l’extériorisation peut seulement agir. La pensée de l’intellectuel doit sans cesse se retourner sur elle-même pour constamment se saisir comme universalité singulière, c’est-à-dire  particularisée secrètement par les préjugés de classe. L’intellectuel véritable veut produire en lui et chez les autres l’unité de la personne, la récupération par chacun des fins de son activité, la liberté réelle de la pensée ; il produit  ces changements par la suppression à l’extérieur des interdits sociaux nés des structures de classe et à l’intérieur par l’effacement des autocensures et autres inhibitions. L’intellectuel conteste donc radicalement l’idéologie et la sensiblerie de classe substituts menteurs et brouillés de la conscience ; il prend le point de vue de l’opprimé. Les dominés n’ont pas besoin d’idéologie, nous dit le philosophe, mais de vérités pratiques pour changer le monde ; ils ont besoin de se situer, de découvrir leurs fins organiques et la praxis qui permettra de les atteindre. Telle est la fonction de l’intellectuel aujourd’hui lâchement abandonnée par les clercs. C’est pourtant en appliquant courageusement la méthode dialectique, en saisissant le particulier à travers les exigences de l’universel et en réduisant l’universel à un mouvement d’une singularité vers l’universalisation que l’intellectuel plus que jamais aidera à la prise de conscience des opprimés.

Sartre enfin, lors de sa dernière conférence au Japon, s’interroge : l’écrivain est-il, lui aussi, un intellectuel ?  Après tout, l’activité de créateur n’a pas pour but l’universalisation. Et si la beauté dévoile, elle n’implique nullement de remise en cause sociétale. L’écrivain contemporain est quelqu’un qui prend résolument la langue commune comme matériau. Sous sa plume, les mots communs ont une grande densité, ils ne se résument pas au seuls signifiés des termes scientifiques, ils débordent de sens et fluent, ils vaquent et imposent leur présence. Si l’écrivain adopte le langage courant des mots communs ce n’est pas qu’il transmet du savoir mais c’est, au contraire, qu’aussi il n’en transmet pas. Le plus objectif des écrivains souhaite être une présence invisible mais sentie dans ses livres.  Le plus subjectif, livre nécessairement la présence du monde. Le non savoir silencieux que l’écrivain contemporain communique donc, c’est dans tous les cas son incontournable subjectivité. Il ne se connait pas, il est le produit tout entier de la société qu’il décrit et regarde. L’écrivain peut voir le monde devant lui que si le monde l’a constitué voyant par derrière. Il est inséré irrémédiablement dans le monde et ses écrits sont le type même de l’universel singulier : singularité de son être, universalité de sa visée ou, inversement, universalité de son être et singularité de sa visée.  L’écrivain utilise le langage commun pour produire un objet  double, un objet singulier et universel. Ce qui fait la littérature, c’est d’être dans le monde, non pas tant que le monde est approché de l’extérieur mais en tant qu’il intériorisé par l’écrivain. Et ce qui est son sujet, c’est l’unité du monde sans cesse remise en question par le double mouvement de l’intériorisation et de l’extériorisation. L’écrivain n’a de ce fait pas fondamentalement pour but de communiquer du savoir, il  ne témoigne que de son être propre et il donne à voir, à travers lui, la condition humaine comme être dans le monde. Simultanément ainsi, il objective et subjective. L’œuvre d’art a donc tout d’un universel singulier. Sa beauté n’est autre que la condition humaine produite par la liberté créatrice de l’auteur. Et l’œuvre s’adresse à  créativité du lecteur qui la recompose  par sa lecture et saisit ainsi son propre être dans le monde comme s’il était le produit de sa liberté. Elle est la vie qui s’adresse à la liberté, nous dit le philosophe. Elle invite le lecteur à assurer sa propre vie en tant qu’elle exige de lui l’effort esthétique de la recomposer comme unité paradoxale de la singularité et de l’universalité. « L’engagement de l’écrivain vise à communiquer l’incommunicable (l’être-dans-le-monde vécu) en exploitant la part de désinformation contenue dans la langue commune, et de maintenir le tout et la partie, la totalité et la totalisation, le monde et l’être-dans-le-monde comme sens de son œuvre. Il est dans son métier même aux prises avec la contradiction entre les exigences de la particularité et de l’universel. Au lieu que les autres intellectuels ont vu naître leur fonction d’une contradiction entre les exigences universalistes de leur profession et les exigences particularistes de la classe dominante, il trouve dans sa tâche interne l’obligation de demeurer sur le plan du vécu tout en suggérant l’universalisation comme l’affirmation de la vie à l’horizon. En ce sens, il n’est pas intellectuel par accident, comme eux, mais par essence. »

Sartre s’est d’emblée proposé d’assumer la contradiction la plus radicale, celle qui définit l’entreprise même d’exister en tant que permanente réciprocité d’implication entre la position de liberté (qui est la négation de l’être) et la position de l’être (qui est la négation de la liberté).  Ainsi, l’intellectuel est particularisé dans un monde social déterminé et épris d’universel égalitaire. Et c’est dans la mesure où il est le produit de la société bourgeoise particulariste que la réalité du monde peut lui apparaitre sous des espèces bourgeoises particularistes et qu’il peut entreprendre d’agir sur cette réalité, de la transformer par le travail, de l’humaniser ; et c’est évidemment dans la mesure où il n’est pas de bout en bout le produit de la société bourgeoise particulariste qu’il peut se rendre présent à quelque être que ce soit. C’est la dialectique qui permet à Sartre de définir l’intellectuel pas la morale.

[1] « Plaidoyer pour les intellectuels » Jean-Paul Sartre, Editions Folio essais 2020.

[2] C’est là, nous semble-t-il, un des nombreux travers de la méchante préface de Gérard Noiriel.

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