Frédéric Lordon s’adresse aux courants alternatifs

« Vivre sans ? » ne s’adresse ni aux salariés en lutte, ni aux syndicalistes, ni même aux hospitaliers et moins encore aux prolétaires en gilet jaune. L’ouvrage est destiné à ceux qui théorisent la séparation tout azimut comme moyen d’action immédiat. Il devrait, s’appuyant sur un long travail de recherche et une grande rigueur, avoir un effet de dégrisement certain.

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« La Fabrique » publie ici un entretien[1] qu’elle a eu avec Frédéric Lordon.  Généralement dans ce type d’ouvrage, cet excellent éditeur tente de confronter le travail d’un véritable penseur à un indigent courant de la ratiocination d’extrême gauche[2]. Cela habituellement fait long feu mais le philosophe interrogé toujours exerce ses armes conceptuelles et expose brillamment ses idées. Les macro-bavardages et les microréalisations de la dite tendance sont sans péril hachés menu. Nous retrouvons dans ce « Vivre sans » la thèse centrale d’ « Imperium »[3] : « il y a nécessairement des totalités sociales ».

Frédéric Lordon introduit dans la pensée marxiste, une vision de l'homme qui en effet lui fait partiellement défaut. Mais alors qu'il développe dans ce dernier ouvrage longuement les concepts spinosistes, il semble le plus souvent oublier le versant marxiste de son travail qui n’apparait que sous la forme de rapides assertions. Alors qu’il tente de se porter à la hauteur de l’époque, ce manque déséquilibre quelque peu sa vision du monde social. Ainsi lorsqu’il s’agit pour Frédéric Lordon de critiquer le dedans et le dehors des institutions, ce sont la captation et les enjeux de pouvoir qui sont montrés du doigt : ils perturberaient leurs raisons d’être fonctionnelles et ils les affranchiraient des enjeux « substantiels » qui leur ont donné naissance. L’auteur pense que les institutions du capitalisme sont renfermées sur des finalités internes, c’est-à-dire coupées des raisons d’une certaine utilité ; qu’elles sont aux mains de l’homo institutionnalis, c’est-à-dire d’un individu dont les intérêts d’homme se sont totalement assimilés aux intérêts de l’institution. Frédéric Lordon semble oublier que le social est toujours là et qu’il ne reste pas grand-chose de l’origine de son établissement. Les institutions en effet sont pour l’essentiel déterminées de l’extérieur et non de l’intérieur. Les institutions ont vu le jour dans un environnement économique et social déterminé, un environnement déjà là, verticalisé et capté. Les nôtres se façonnent dans le capitalisme. Et à ce titre, elles sont bien le produit et la manifestation d’inégalités et d’intérêts inconciliables ; elles sont essentiellement, comme elles le montrent chaque jour, des organismes légaux d’oppression et de domination sociale ; dès l’origine, elles n’ont nullement coïncidé avec la multitude et ont tendu simplement avec le temps à s’autonomiser d’avantage.

Frédéric Lordon, sous la catégorie de l’antipolitique, relie dans ce dernier livre les philosophies de Gilles Deleuze, Jacques Rancière, Alain Badiou. Il le fait, sans convaincre, en synthétisant énormément leurs travaux – quelques dizaines de pages seulement. Il prend ainsi le risque de simplifier des pensées complexes et d’appliquer ensuite la critique à ces résumés. Jamais cependant, il ne bavarde, toujours il philosophe avec et contre eux.

Il est également ici beaucoup question de Giorgio Agamben dont la pensée, sorte d’antithèse du travail de Lordon, forme un sous bassement du « vivre sans ». Les démonstrations sont, pour le coup, plus développées et très convaincantes. Pour le théologien italien, il y a d’abord la vie nue défaite de toutes manière ; il y ensuite, comme terminus de sa politique, la possibilité de « la forme-de-vie », avec les manières propres de l’individu et elles seules, celles qui l’expriment le plus intimement et le plus authentiquement. La forme-de-vie proposée par Agamben est bien différente de la vie actuelle dans les institutions, informée qu’elle est du dehors, aliénée et toujours à l’état séparé de ce qu’elle serait vraiment avec ses propres manières. Et c’est pour Agamben par la suspension (la capacité de se retenir) et le retour sur soi (la coïncidence) que l’individu est capable de passer de l’hétéronomie des manières dans les institutions à leur authenticité dans la forme de vie[4] ; c’est par la destitution en douceur, la suspension dans l’ordre institutionnel et politique, que le capitalisme, abandonné à lui-même, dépérit. Nous ignorons de notre côté le bénéfice que le lecteur ayant certaines préoccupations pratiques pourrait tirer des thèses agambeniennes telles qu’elles sont mises en avant aujourd’hui, mais c'est le moindre de nos soucis. Passé un certain degré d’irréalité, ces discours cessent quelque peu de nous intéresser. Aussi avec d’avantage de réalisme, Frédéric Lordon oppose point par point, conceptuellement, aux thèses agambeniennes de la transcendance, la fin de non-recevoir spinozienne de l’immanence intégrale.

Frédéric Lordon s’adresse aux courants alternatifs de la gauche française. Livre après livre, il propose une vision synthétique du monde social. Et il sait nouer dans son important travail deux types de totalités, celle déterminée par sa philosophie (spinozisme mâtinée d’un peu de marxisme) et celle qui convient à l’action.  Sa pensée certes produit ses espaces de subjectivation avec des formes d’interprétation et aussi des registres d’affects. Elle sait cependant réduire les facteurs d’une situation, trancher le réseau infini des dépendances et, mesurant les rapports de force, proposer quelque chose pour changer le monde et pas seulement l’interpréter. Frédéric Lordon voit ce qu’il y a à voir et surtout il fait une fois qu’il a vu. Il tire vraiment les conséquences politiques de son positionnement. Il ne s’en tient pas à un humaniste déclamatoire sans suite et à des positions morales surplombantes en trois tomes. Il ne tente pas d’avantage d’échapper au réel en se laissant plonger dans le monde enchanté des songes et des réalisations personnelles où l’on est dispensé de poser la question des causes comme des conditions de possibilité de ce qu’on veut. Frédéric Lordon, avec une infinie patience, dialogue avec « la gauche[5] » et examine son mouvement. Il envisage successivement la question de l’Etat et les conditions de sa transformation ; la question de l’économie et des moyens de production.  

Il trace, creuse inlassablement le même sillon : il n’y a pas de vie collective – institutions formelles et collectifs informels – qui ne se construise dans l’élément institutionnel verticalisé. Et ce qui fait autorité, c’est la force impressionnante, affectante du collectif qui peut prendre différentes formes : peur de la loi et de l’appareil répressif ; peur de l’opinion collective  mais aussi joie de l’adhésion ou de l’appartenance. Si les mécanismes passionnel des collectifs sont fondamentalement toujours les mêmes, c’est donc leurs configurations particulières qui font toute la différence. Et si toujours nous sommes gouvernés, la question ne peut jamais être de l’être ou de ne pas l’être mais toujours celle de l’agencement de l’autorité du collectif. Ainsi, à la ZAD les comportements sont également déterminés par la force propre du collectif qui certes accueille mais aussi observe ses membres.

Le capital est un géant et pour une transition politique et sociale d’ampleur, il faut naturellement le grand nombre assemblé. L’Etat, c’est déjà le nombre fédéré sous une certaine forme, une puissance macroscopique d’oppression et de domination au service du capital. Il est donc impossible de s’en désintéresser. Pour le penseur, après trois décennies de néolibéralisme, d’accumulation des conquêtes, d’enfoncement des acquis sociaux, d’encouragement constant de tous les gouvernements et de toutes les instances internationales, la domination du capital est totale et ne laisse aucun espace pour une expérience gouvernementale. Il souligne justement, que pour un changement conséquent face à un tel adversaire, il faut avoir les moyens de puissance et qu’un gouvernement ce n’est que quelques dizaines d’individus dans des palais, c’est-à-dire rien. Il faut par conséquent convoquer le nombre prenant la rue, occupant les lieux.

Frédéric Lordon alors entreprend de dessiner le très improbable monde d’après le grand soir, la dialectique du constituant et du constitué de l’État. Il y a une distinction conceptuelle, nous dit-il,  de la puissance et du pouvoir et partant du pouvoir constitué comme capture. La puissance  s’exerce nécessairement à quelque chose, elle constitue nécessairement quelque chose entre horizontalité et capture. Pour cette raison, Frédéric Lordon propose de dialectiser ce qui engendre – le constituant et ce qui est engendré – le constitué. Il faut agencer le pouvoir de telle sorte que, chaque fois que le constituant déborde le constitué, chaque fois le pouvoir soit ramené à son principe artefactique qui est la puissance de la multitude. Il faut que la multitude destituante, ou du moins sa fraction déterminée à déborder, mute aussitôt en multitude constituante. L’autonomie se joue donc dans l’activité continuée de la puissance constituante. L’État ainsi « dialectisé » n’est ni absolument transparent, ni complétement maitrisé mais il est à portée de surveillance et d’action transformatrice.

Certes, il est impossible de s’abstraire des réquisits de la reproduction matérielle. Cependant, la question pour Frédéric Lordon n’est à aucun moment la nature du travail lui-même en régime capitaliste mais seulement son organisation et ses finalités. Qu’est-ce qu’on a à produire pour persévérer ? Qui produit quoi ? Comment s’opère la socialisation de la production puis celle de sa consommation ? Toutes ces questions renvoient à la très vielle et très démodée théorie apologétique du capitalisme interventionniste d’État.  Pourtant, il conviendrait de s’attaquer à l’essence même du capitalisme : la forme de travail spécifique à cette formation sociale. Ce qui en effet caractérise le capitalisme et lui seulement, c’est que ses rapports sociaux de base sont constitués par le travail et sont donc en définitive d’un type fondamentalement différent de ceux qui caractérisent les sociétés non capitalistes. La spécificité du travail sous le capitalisme montre en réalité que la production n’est pas un processus purement technique ; la production est intimement liée aux rapports sociaux de base de cette société et façonnés par eux. Il est donc impossible, comme le fait l’auteur, de critiquer cette société seulement en termes de salariat, de marché et de propriété privée[6]. Le travail sous le capitalisme n’est pas une activité extérieure au capitalisme et donc à libérer ; il en est le fondement et donc à abolir sous sa forme actuelle. Ignorer (au deux sens du terme : ne pas prendre en considération et ne pas connaitre) la spécificité du travail en régime capitalisme, ne permet à aucun moment une critique véritable du monde néolibéral existant. C’est en effet une vie encore soumise au travail abstrait, fragmentée, privée de sens qui est proposée par l’auteur et c’est, nous semble-t-il, la partie la moins aboutie de sa réflexion.

[1] « Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent … » Frédéric Lordon Editions La Fabrique 2019.

[2] Exemple de ce type d’ouvrage : « En quel temps vivons-nous ? » Jacques Rancière et Eric Hazan La Fabrique mai 2019.

[3] « Imperium : structures et affects des corps politiques » Frédéric Lordon Editions La Fabrique 2015.

[4] « Qu’est-ce qu’un dispositif ? » Giorgio Agamben, Editions Rivage poche 2014.

[5] Pour Frédéric Lordon, « Egalité et démocratie vraie, voilà l’idée (…) Etre de gauche, c’est se situer d’une certaine manière vis-à-vis du capital. » LMD « La gauche ne peut pas mourir » septembre 2014. 

[6] « Temps, travail et domination sociale » Moishe Postone, Editions Mille et une nuits janvier 2009.

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