La grande colonie de vacance

La convention de la France insoumise est assez révélatrice d’une certaine vacance de la démocratie et du politique en son sein. L’article de Manuel Jardinaud : « La France insoumise se mobilise pour une campagne permanente » est de ce point de vue tout à fait édifiant.

La démocratie, nous le savons, est une affaire assez délicate car nécessairement les mouvements s’organisent, se verticalisent et sont toujours plus ou moins captifs de leurs dirigeants. La France insoumise n’y coupe pas et nous n’avons pas de raison de nous en plaindre outre mesure. Les corps politiques sont en effet plus qu’une simple addition d’individus, de sujets libres et autonomes. Ils s’auto affectent d’une manière qui excède l’action de chacun de ses membres, faisant surgir à partir d’eux (immanence) mais au-dessus d’eux (transcendance) quelque chose qui les dépasse tous (transcendance-immanente). Les partis qui se forment, projettent donc au-dessus de tous leurs membres des productions symboliques de toutes sortes, que tous contribuent à former bien que tous soient dominés par elles. Aussi, la capture est la fatalité de l’obligatoire transcendance-immanente. Il se trouve en conséquence, comme cela ne nous a pas échappé, toujours des gens pour prendre la tête de l’affect commun, pour faire oublier la phase ascendante de formation des corps et pour faire accroire à la multitude qu’ils sont seuls à l’origine de la phase descendante. En ce sens, Jean-Luc Mélenchon est l’idéal-typique de ces hommes providentiels issus de ce cycle. Pourtant, nous croyons qu’il est toujours possible pour les militants d’un parti de s’affranchir un peu de leur sujétion à leurs frais et de prendre  conscience de la capture.  Il est toujours possible à un sympathique mouvement de passer dans une autre habitude, de refaire un autre pli, celui de l’égalité. Il est toujours possible de définir le partage de ce que le staff  prend et laisse à l’auto organisation des niveaux inférieurs. Ces tentatives sont asymptotiques puisqu’elles supposent l’affranchissement de tous les particularismes, l’appel à l’humanité générique de tous les hommes comme sortie de la servitude passionnelle, etc. …  Mais elles pour le moins sont significatives d’une direction prise, d’une conviction et d’une volonté d’aller vers plus de démocratie, c’est-à-dire dire vers une direction fondée sur rien d'autre que l'absence de tout titre à diriger disjoint de toute analogie avec ceux qui ordonnent les relations sociales, disjoint de toute analogie entre la convention humaine et l'ordre de la nature (c. à d. un titre à diriger distinct des relations jeunes-vieux, chefs-subordonnés, biens nés-hommes de rien, forts-faibles, savants-ignorants)… Alors qu’a-t-on laissés aux insoumis de base samedi et dimanche ? Le samedi après-midi, les militants sont invités, autour de chaque table, à confier d’abord des anecdotes de la vie quotidienne à leurs camarades afin de trouver des exemples et rendre concret les campagnes nationales arrêtées de façon étonnante (voir l’excellent article de Manuel Jardinaud  sur médiatpart : « A la France insoumise, la démocratie interne fait débat ») : lutte contre la pauvreté, arrêt des centrales nucléaires en fin de vie et  lutte contre la fraude et l’évasion fiscale. Le dimanche matin, même état d’esprit : méthode Alinsky, conseils et exercices pour apprendre à faire du porte-à-porte sont au programme. Nous restons bouche ouverte et bras ballant confrontés à tant d’innovations. 

Si faire de la politique pour de bon, c’est essayer de modifier l’ordre des choses en ses structures capitalistes, il faut bien reconnaitre qu’à Clermont-Ferrand ce weekend, les conventionnaires n’ont  pas fait beaucoup de politique tant ils ont été contingentés à des choses insignifiantes. Le désir des militants a été fixé arbitrairement à un nombre très restreint d'objets à l'exclusion d'autres. La violence symbolique du staff mélenchonien a consisté lors de cette convention à la production d'un imaginaire double : imaginaire du comblement pour faire paraître bien suffisantes les petites joies auxquelles sont assignés les dominés (le plaisir d’être ensemble, d’écouter le tribun, etc.) ; imaginaire de l'impuissance pour les faire renoncer aux grandes auxquelles ils pourraient aspirer (manque de temps, complexité, etc.). Aux uns la stratégie, les alliances, le programme économique … aux autres les infantilisants jeux de rôle, l’introspection et le porte à porte …Mélenchon, sur le ton de la plaisanterie en salle de presse, de préciser d’ailleurs : « Je donne les clés mais je garde le double ». Il faut sans doute après ce grand moment rendre le trousseau et retourner dans le mélange jusqu’aux prochaines élections. L’homme providentiel parle pour la FI d’organisation gazeuse, il a mille fois raison ; pour notre part nous la qualifierions plus précisément d’organisation fumeuse.

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