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Billet de blog 28 nov. 2022

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Avoir deux pensées en même temps

« Une partie de la gauche radicale [aborderait] la guerre en Ukraine avec des grilles de lecture vieillottes. » J. Confavreux et F. Escalona quant à eux semblent bien être les agents d’une intimidation intellectuelle la plus ordinaire et la plus habituelle en période de conflit.

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´« Des voix s’élèvent, s’alarment les deux journalistes, pour inciter dès que possible l’Ukraine à rejoindre la table des négociations avec son agresseur, la Russie de Vladimir Poutine, afin de mettre un terme à une guerre humainement et économiquement destructrice, grosse d’un risque d’escalade nucléaire. » Ils montrent du doigts le député insoumis François Ruffin pas suffisamment intimidé qui pourtant « marche sur des œufs dans un récent billet de blog sur Mediapart » et dénoncent carrément les imprudences de « son collègue de groupe Jérôme Legavre qui, tel un éléphant dans un magasin de porcelaine, a choisi un mode d’expression beaucoup plus fruste, sur le fond comme sur la forme ». Les deux journalistes s’interrogent : « On ne sait pas si son « À bas la guerre ! » rageusement tweeté, aura plu à Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique. Croient-ils sincèrement qu’un grand journaliste fouille, comme d’autres, les poubelles de l’information ?

L’article de » J. Confavreux et F.Escalona est estampillé à la rubrique « Défense et diplomatie, Parti pris »[1]. Il s’agit bien de cela, un parti pris contre le Monde diplomatique. Les deux « petits télégraphistes » s’en prennent à Serge Halimi car il a eu l’outrecuidance de donner l’exemple d’E. Plenel comme d’un représentant d’une gauche « souvent duplice, « campiste » (…) ralliée à la politique de l’OTAN qui n’est pas sans responsabilité dans ce conflit (…) [ comme d’un représentant d’une gauche] cadenassée dans une nouvelle « union sacrée » [renonçant à] quelque autonomie, quelque proposition que ce soit »[2]. Serge Halimi cite d’ailleurs le cofondateur de Médiapart qui conclus clairement son dernier livre par ces mots : « Contrer militairement l’agression russe oblige, en l’état actuel des rapports de forces, à composer avec l’OTAN. Dans cette alternative tragique, l’impérialisme russe ne nous laisse pas le choix[3] ».

« Soucieux de montrer son absence de complaisance envers Vladimir Poutine, écrivent les journalistes de Mediapart, [Serge Halimi] souligne à quel point celui-ci a transgressé le droit international et le droit des peuples de manière insoutenable. Toutefois, ajoutent-ils, ces concessions sont loin d’être centrales dans l’analyse faite de la situation de l’Ukraine et du type de solidarité qu’elle requiert. » Pourtant, trois paragraphes entiers sont consacrés à condamner l’agression russe (viol de l’intégrité territoriale, non-respect du droit du peuple ukrainien à l’existence, transgression caractérisée de la Charte de l’Organisation des Nations unies, annexion illégitime d’une part du territoire de son voisin, etc. ; condamnation du soutien d’une certaine gauche qui ne comprend pas la nature du pouvoir russe ; condamnation d’une autre anti impérialiste qui ne dit rien de V. Poutine). Et il est également question de cette agression et de sa dénonciation dans au moins trois autres paragraphes (dénonciation des destructions, des crimes de guerre, des viols commis par l’armée russe – le  Monde diplomatique d’ailleurs y a consacré un article entier[4] ; stigmatisation des gesticulations poutiniennes en matière de diplomatie; mise en perspectives des conséquences néfastes d’une victoire russe, etc.). Un quart environ de l’article est ainsi consacré à la transgression insoutenable du droit international et du droit des peuples (Six paragraphes sur vingt-quatre sont entièrement ou partiellement sur ce sujet). Dans l’article incriminé, il est essentiellement question d’histoire ce qui rend encore un peu plus dérisoire cette balance entre les plus et moins anti Poutine et mensonger les suppositions de simple posture (« Soucieux de montrer ») et de manœuvre (« ces concessions ») de Serge Halimi. Mais J. Confavreux et F.Escalona attendent sans doute que tous les journalistes pratiquent, comme eux-mêmes, l’exercice d’aplatissement qui caractérise les période d’intimidation intellectuelle.

Certes, comme le souligne Serge Halimi dans son article « La tentation d’un tel « manichéisme démocratique » est d’autant plus irrésistible dans le cas de l’Ukraine que les torts du gouvernement russe sont écrasants. » Il faut pourtant raison garder et considérer avec lui « la succession de provocations qui ont conduit Moscou à penser que les Américains, contrairement à leurs engagements pris au moment de la réunification allemande, cherchaient à se rapprocher des frontières russes, à absorber d’anciennes républiques soviétiques dans leur camp et à menacer ainsi le dispositif stratégique de la Russie. » Serge Halimi s’interroge « Est-il si difficile de comprendre plusieurs choses à la fois, y compris quand elles paraissent contradictoires ? » Et il précise : « On peut défendre le droit du peuple ukrainien à être souverain tout en mesurant qu’un écrasement « humiliant » de la Russie favoriserait, si l’humanité y survit, l’hégémonie des États-Unis. Car ce sont eux qui dominent l’OTAN, qui livrent des milliards de dollars d’armes à l’Ukraine et qui cherchent ainsi à affaiblir un rival stratégique du bloc occidental. » Mais allez expliquer la règle de trois à deux théières.

Le grand mérite de cet article du Monde diplomatique critiqué vertement par Medipart, c’est de nous inviter à nous retourner sur un passé proche et à réfléchir un peu. « Ces vingt dernières années, nous dit Serge Halimi, « Saddam », « Milošević », « Kadhafi », « Assad » nous ont déjà été présentés comme autant de réincarnations du Führer allemand ; on recommence presque tous les cinq ans. Ce coup-ci, « Poutine », le « maître du Kremlin », tient le rôle assigné. Chaque fois, on nous enjoint à combattre le diable du moment, mais aussi à le punir, à le ruiner, à le détruire, faute de quoi son entreprise criminelle s’élargira. Puis on rejoue la même scène quand on découvre, surpris et désolé, que ce qui succède au monstre terrassé n’est pas toujours le modèle de démocratie libérale et inclusive qu’on avait promis : des milices mafieuses ont succédé à Mouammar Kadhafi, l’Organisation de l’État islamique (OEI) a prospéré dans le vivier des anciens partisans de Saddam Hussein. » Naturellement, il est possible également, comme Edwy Plenel qui avait déjà appuyé avec ferveur la guerre de l’Alliance atlantique au Kosovo à la fin du siècle dernier, de persévérer dans les mêmes erreurs.

[1] « Choix arbitraire, opinion préconçue. Caractérise une décision inflexible qui est d’avantage due à l’éducation qu’à une observation impartiale des faits. » : définition du dictionnaire.

[2] » Serge Halimi, « Une gauche désarmée face à la guerre », LMD, novembre 2022.

[3] Edwy Plenel, L’Épreuve et la Contre-Épreuve, Stock, Paris, 2022.

[4] Ilioné Schultz, « L’arme du viol au banc des accusés », LMD, novembre 2022.

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