France Inter - Bernard Cazeneuve : Les sinagogues sont protégées parce que les juifs sont les sentinelles de la République.

Ce matin, aux infos de 6h30 sur France Inter, en ouverture de journal, j’entends l'extrait d'un discours prononcé par Bernard Cazeneuve, Ministre de l'Intérieur, lors de l'hommage rendu à Ilan Alimi à Bagneux. Je comprend que nous venons de vivre en France 10 ans d'attentats antisémites, et que les forces de l'ordre protègent les juifs parce qu'ils sont les "sentinelles de la Républiques".

Un peu ébahi, je reste sur le cul, puisque j'étais assis, devant ma tasse de café, où je tentais comme chaque matin de faire partir les brumes de mon endormissement récent.

Je me dis que j'ai mal compris, mal entendu, et je me promets d'être attentif à 7h00 pour bien comprendre la teneur de l'info. Et non, rien. Il y avait bien Bernard Cazeneuve à Bagneux, pour commémorer Ilan Alimi dont je me souviens de son martyre injuste et odieux dans les mains de ces jeunes adultes violents d'une cité d'une commune que je connaissais un peu pour y avoir bossé, mais rien de ce que j'avais cru entendre trente minutes plus tôt.

Ce n'est pas possible, je ne peux pas avoir inventé que j'ai entendu ça? D'abord, c'est quoi cette histoire de Juifs sentinelles de la République ? Comment une communauté, ou un groupe religieux, peut-il devenir les "sentinelles" d'une républqiue laïque??? Ou alors Cazeneuve dit n'importe quoi, ce qui n'est pas impossible non plus, certains ministres et non des moindres ayant déjà dit et répéter que comprendre c'était excuser....

Je me promet donc de creuser tout ça, surtout pour me rassurer sur ma santé mentale et sur ma capacité à comprendre les choses, et surtout à ne pas les inventer....

Et je retrouve le discours de Bernard Caseneuve, ici

Hommage à Ilan Halimi à Bagneux le 13 février 2016 © Ministère de l'Intérieur

 

Après l'avoir entendu dans son intégralité, je ne retrouve pas les infos que j'avais entendues le matin, commençant à attiser des craintes sur ma capacité à comprendre les choses dès le petit matin. Qu'avec le vieillissement, j'avais peut être besoin de plus de temps pour mettre en ordre mes idées après le réveil.

Afin d'être sûr de mes sens, je me mets à rechercher sur le site de France Inter et je réécoute le 5-7 du Week-End et notamment le journal de 6h
30 présenté par François Madov. Je vous en transcris le verbatim.

François Madov : Oui le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve était sur place à Bagneux près de Paris, un rassemblement en mémoire de ce jeune juif séquestré, torturé et tué il y a dix ans par le gang des barbares, un crime qui marque le départ d’une décennie d’actes anti sémite d’après Bernard Cazeneuve.

Bernard Caseneuve à Bagneux : « La mort d’Ilan Alimi, aurait du nous frapper tous comme un avertissement funeste, car le supplice d’Ilan Alimi annonçait à sa manière une série de gestes assassins. Il annonçait les crimes de Toulouse, de Montauban, la fusillade du Musée Juif de Bruxelles, la froide exécution des otages juifs retenus au sein du magasin Hyper Casher de Vincennes.

Parce que les juifs de France sont les belles et grandes sentinelles de la République. C’est pourquoi les forces de sécurité qui sont sous ma responsabilité, assurent aujourd’hui la protection de centaines de lieux de cultes, d’écoles confessionnelles dans le cadre d’un dispositif qui demeurera actif aussi longtemps que pèsera sur notre pays la menace terroriste. »

François Madov : Des propos recueillis par Thibault Lefebvre.

 

Me voilà donc rassuré sur ma santé mentale et mes capacité d'écoute dans des conditsions horaires extrèmes. Ce que j'avais entendu était bien vrai. Une décennie d'attentats antisémites, un lien entre tous ces actes antisémites et les derniers attentats du 13 novembre dernier, un lien presqu'exclusif de toute autre considération, et surtout, un ministre d'un état laïque qui explique que les forces de police et l'armée protège les lieux de culte et les écoles juives parce que les juifs de Frances sont les belles et grandes sentinelles de la République.

 

Alors deux choses sur cet épisode :

D'abord sur le travail du journaliste monteur (avec un o). Afin de bien comprendre, je me permets de vous restituer la façon dont cette nouvelle est arrivée à mes oreilles, en soulignant dans le Verbatim du discours de Bernard Cazeneuve les élémens qui on été repris par le journaliste

 

00’57’’ … Dix ans plus tard, nous continuons à compatir face à la souffrance indicible d’une famille qui a vécu des semaines dans l’angoisse, avant de devoir porter pou toujours, un impossible deuil.

Dix ans plus tard, nous continuons à éprouver un remord collectif et c’est bien légitime celui de n’avoir pas su à l’époque nommer immédiatement l’adversaire par inconscience ou par déni, celui d’avoir hésité à désigner par son nom la haine antisémite derrière l’évènement tragique de la disparition d’Ilan Alimi. Derrière ce crime, nous savons, qu’il n’y avait pas seulement un acte cruel, lâche et crapuleux, derrière ce crime, il y avait l’antisémitisme et la haine de l’autre, ce mal qui ronge la République, et que nous sommes déterminés à combattre à tout prix.

Et la mort d’Ilan Alimi aurait du nous frapper tous, nous réveiller, comme un avertissement funeste

« Quelques crimes, toujours, précèdent les grands crimes », jamais ce vers de racine n’a semblé plus prophétique ni plus approprié, car le supplice d’Ilan Alimi annonçait à sa manière une série de gestes assassins. Il annonçait les crimes de Toulouse, de Montauban, la fusillade du Musée Juif de Bruxelles, la froide exécution des otages juifs retenus au sein du magasin hyper Casher de Vincennes. Parce que derrière chacun de ces actes abjects, se trouvait la même haine, la haine antisémite poussée jusqu’à son paroxysme, jusqu’au meurtre. Il annonçait aussi la diffusion rampante de ces pathologies sociales….3’04’’

3’46’’ Il annonçait à sa manière les attentats qui ont frappé notre pays l’an passé, parce que les juifs de France sont, comme cela a été dit, les belles et grandes sentinelles de la République. C’est à eux que s’en prennent par préférence ceux qui haïssent notre pays en raison des valeurs qu’il porte, de la liberté qu’il défend de son obstination à proclamer que tous les hommes naissent libres et égaux quelle que soit leur origine ou leur religion, parce que comme l’a dit le premier ministre, la France sans les juifs de France, ne serait plus la France.

Le soir du 13 novembre dernier, les terroristes ont frappé de façon aveugle, à Paris et Saint Denis, sans s’arrêter à la confession de leurs victimes, mais avec la volonté froide de frapper et de frapper encore, à mort, le plus grand nombre possible de Français. 4’44’’

6’28’’ Nous savons que le combat que nous livrons contre les terroristes de Daech, est indissociable du combat impitoyable que nous devons continuer à mener de toutes nos forces, contre le fléau de l’antisémitisme et contre le fléau du racisme. Car il s’agit bien évidemment du même combat, celui qui oppose la tolérance au fanatisme, la règle de droit à la violence totalitaire, les valeurs de la république à la volonté d’asservissement de l’autre par la violence, jusqu’à la barbarie.

C’est pourquoi les forces de sécurité qui sont sous ma responsabilité, appuyées par l’armée, assurent aujourd’hui la protection de centaines de lieux de cultes, d’écoles confessionnelles de centres communautaires, dans le cadre d’un dispositif qui demeurera actif aussi longtemps que pèsera sur notre pays la menace terroriste. …7’27’’

 

Ensuite, sur la notion de "Sentinelles de la République"

Cette notion, que j'ai découverte ce matin, semble exister depuis janvier 2015, juste après les attentats contre Charlie Hebdo, et dans leur foulée contre la policière Martiniquaise et l'Hyper Casher.

En creusant, elle semble avoir été initiée par Roger Cukierman, que l'on a pu entendre du RTL (ici) ou sur LCI ci dessous

Roger Cukierrman "c'est pénible pour les juifs de se sentir les parias de la République" © itele

 

Il s'agit de rendre compte de l'hypothèse, avec laquelle je suis en plein accord d'ailleurs, que le fait que les juifs fassent l'objet d'attaque en raison de leur judaïté est un indicateur de mauvaise santé, de mauvais climat de notre société.

Un peu comme les canaris dans les mines qui étaient les sentinelles des mineurs quant aux risques liés au grisou, les juifs sont les premiers à être la cible de manifestations racistes ou discriminatoires, que l'antisémitisme est l'un des premiers racismes qui se manifeste.

On comprend bien ce sens dans l'intevention d'Ariel Godman, en janvier 2015, dans la vidéo que l'on peut trouver ici.

Ariel Goldman : "C’est une vraie question, on l’a tous relevé, on l’a tous dit, je crois que le premier ministre Manuel Valls l’a dit lui-même, l’a reconnu, il n’y a pas eu, et on l’a déploré, on la regretté je me souviens de nombreux responsables communautaires après Toulouse qui me l’on dit, je l’ai dit moi-même, la communauté nationale, nos concitoyens ne sont pas assez mobilisés, ils imaginent que l’antisémitisme ou le meurtre de juifs c’est l’affaire de juifs. C’est une erreur, nous sommes les sentinelles de la République, nous sommes des vigies, nous sommes aux avant postes. Attention, on a tiré les sonnettes d’alarme, mais effectivement on n’a pas été entendus sur la mobilisation, et il a fallu ce que certains appellent un 11 septembre à la française pour qu’il y ai une prise de conscience, une mobilisation nationales. C’est comme ça, on peut le regretter parce que vous avez raison, la vie d’un enfant juif, ou d’une policière martiniquaise, vaut autant que celle d’un dessinateur de Charlie Hebdo. Je crois que par la force du symbole, par l’ampleur de 12 morts d’un seul coup dans un journal, et par, je dirais l’atteinte à un organe de presse ce qui ne s’est pas vue ne France depuis des dizaines, je dirais presque des centaines d’année, on a frappé cœur, et c’est ça qui a donné cette prise de conscience. Espérons qu’elle serve aussi pour que non seulement les meurtres de juifs, mais surtout les petits actes, (ce que j’appelle moi-même mais je ne devrais pas le dire comme ça, les petits actes antisémites, il n’y a pas de petits actes), pour que tous les actes soient combattus, pour que les twits soient combattus, pour que les hashtags antisémites et racistes soient combattus. Il faut tirer tous azimuts, il faut que les lois soient adaptées, il faut qu’elles soient respectées, et il faut que nos gouvernants et les pouvoirs publics les fassent appliquer."

Alors sur cette notion de "sentinelles de la république", pourquoi pas, je crois effectivement que les juifs, et leur sort, sont des sentinelles de la République. Mais je crois aussi qu'ils ne sont pas les seules. Les femmes sont aussi des sentinnelles de la République, et tant qu'autant mourront sous les coups de leur compagnons, tant qu'autant feront l'objet de remarques sexistes jusque dans les rangs de l'Assemblée Nationale, elle seront l'indice d'un dysfonctionnement de notre République. Les SDF, les chomeurs, les migrants, les abstentionnistes sont aussi des sentinelles de la République, des indices visibles et précurseurs des dysfontionnements de la République.

Finalement, ce n'est pas  tant que des responsables d'associations communautaires utilisent l'article "LES" devant "sentinelles de la République", qui me gêne, ils sont dans leur rôle de "lobbyiste" et de communiquant en faveur de la communauté qu'ils représentent, c'est surtout qu'un Ministre de la République reprenne cet article "LES" d'une part, et y rajoute, les adjectifs "belles et grandes"... A moins que quelqu'un m'explique, je ne comprend pas.

 

 

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