Faut-il faire rentrer dans la constitution le quatrième pouvoir ?

Le NY Times change son règlement intérieur en ce qui concerne le comportement de ses journalistes sur les réseaux sociaux. Mais, si ceci traduit une prise de conscience de la responsabilité des journalistes, cela va-t-il assez loin ? Pour moi, clairement, non. Je pose donc ça là, au moins pour m'exprimer, et si d'aventure un débat pouvait naître, ce ne serait pas plus mal...

La démocratie, ses principes, sont essentiellement issus de la révolution française. Avec internet, et l'échange accéléré d'informations, l'empreinte des informations sur la démocratie atteint des proportions qui m'apparait aujourd'hui comme primordiale, à tel point que celles et ceux qui gagnent les élections sont d'abord celles et ceux qui ont le bond timing médiatique, la bonne stratégie de communication, qui savent parler à l'"opinion" ou plutôt la faire.

On en voit les effets, aux Etat-Unis, où un Trump peut être élu, en France où un Président peut être élus sans programme précis ou sur la base de contradictions et de malentendus dans ses discours, où des puissances étrangères peuvent manipuler l'opinion via les réseau sociaux, ce qui montre à quel point l'opinion peut être manipulée.

Dans le contexte où malgré les dénonciations inaudibles de sites comme arret sur image, malgré la connaissance que nous avons du fait que les médias sont aujourd'hui possédés pour leur quasi intégralité par des groupes financiers, dont les responsables n'hésitent plus à intervenir dans les contenus éditoriaux, où on parle sans plus s'en étonner d'ère de la post-vérité, où les fausses nouvelles sont tellement communes et admises comme acceptables, que les vraies informations sont dénoncées comme en étant de fausses par les personnes qu'elle dérangent, je crois qu'il est important de faire quelque chose.

J'en étais déjà conscient il y a dix ans lorsqu'en décembre 2007, je décidais de m'abonner à Mediapart, alors en gestation. Au cours de ces dix années j'ai pu suivre l'évolution catastrophique, la descente aux enfer de l'information en général, les épisodes de Canal plus, les choix éditoriaux de Pujadas, la constance des journaux de TF1, le populisme médiatique de RMC et de son journaliste vedette Bourdin, capable d'interroger sur des faits faux, comme le montre aujourd'hui l'histoire du chauffeur de bus qui ne veut pas s'asseoir sur un siège après une femme.

Dans ce contexte de mésinformation, pour ne pas dire de désinformation, comment voulez vous que le citoyen, fût il éclairé s'y retrouve ? Et je ne vous parle pas de celles et ceux qui ne s’intéressent pas à la politique qui régit pourtant leur vie et leur avenir, et qui vont voter en suivant l'opinion, selon la gueule ou la présentation du candidats, où parce que les arguments mis en avant sont faciles et flattent ses instincts, mais sont en fait faux.

La plupart des médias sont conscients des problèmes liés à la rapidité de circulation des informations sur les réseaux sociaux, et sont actuellement sensibles à ceci uniquement par le biais de l'impact possible sur leur image de marque, et pas encore sur leur responsabilité sociale.

Ainsi par exemple, le NY Times entend imposer de nouvelles règles de comportement sur les réseaux sociaux, comme le montre son article du 13 octobre dernier. Cette évolution est détaillée et commentée dans le blog du modérateur.

Mais à la lecture de ces éléments, de ces conseils qui semblent être de bon sens, je m'interroge sur les raisons qui feraient que ces conseils ne pourraient pas s'appliquer aussi en dehors des réseaux sociaux, c'est à dire dans la vie quotidienne des journalistes.

La première recommandation est de ne pas prendre parti sur les réseau sociaux. En donnant cette recommandation, le journal ne pense qu'à sa réputation qui pourrait être entachée. Mais sur le fond et en dehors des réseau sociaux, il ne me semble pas normal, compte tenu de l'audience et de l'aura que peut avoir un journaliste, il ne me semble pas démocratique, donc, qu'un journaliste, quel que soit son domaine d'expertise (économie, politique, sport,...) prenne parti pour un candidat, pour une décision, pour une entreprise.

Le journal considère ainsi que chaque fois qu'un journaliste "like" une information, cela relève d'un domaine privé certes mais que cette appréciation étant faite en public, la compétence de journaliste du NYT étant connue, peut avoir un impact sur le NYT.

Je considère pour ma part, que ceci peut aussi avoir un impact sur l'opinion, avec un poids bien supérieur que celui d'un citoyen lambda, et qu'à ce titre il y a un déséquilibre démocratique.

Ces nouvelles règles demandent aux journalistes de ne pas rejoindre de groupes privés ou secrets au motif qu'ils pourraient être partisans. Lorsque ces groupes sont rejoints pour l'exercice du métier de journalistes et rapporter ce qu'il s'y passe, de faire attentions à ce qu'ils peuvent y dire de manière à ne pas paraître prendre parti.

Mais la question est : pourquoi uniquement sur les réseau sociaux ? Quid des associations, des partis politiques, et de la mise en avant par les journaliste de leur appartenance tel ou tel parti, association ou groupe de réflexion. Il y a là je crois à réfléchir à une règle socialement et démocratiquement acceptable pour éviter que les journalistes usent de la voix qui leur est offerte du fait de leur métier, pour faire passer des opinions personnelles au delà de ce que peut faire un citoyen quelconque.

D'autres conseils sont de traiter les internautes avec respect, et de ne pas alimenter les trolls. Je ne sais pas, mais il me semble que ces conseils pourraient aussi s'appliquer dans la vie courante, avec le respect des citoyens, de tous les citoyens, et notamment de ceux qu'ils interrogent en ne déformant pas leurs propos, ou en ne les sortant pas de leur contexte, et de s'abstenir d'alimenter les polémiques qui empêchent de voir émerger les informations. De même il devraient éviter de se faire les simples relais des éléments de langages et des communiqués de presse des communicants. Ce dernier point peut aussi illustrer le conseil de prudence demandé sur les réseau sociaux , notamment au moment des retweet, et qui devrait s'appliquer aussi dans la vraie vie.

La transparence est aussi une vertu demandée sur les réseau sociaux. Mais n'est elle pas nécessaire aussi dans la vraie vie, pour éviter les collusions et informations partisanes comme peut le montrer un article récent d’arrêt sur image sur Stéphane Soumier, Directeur de la rédaction de BFM Business. Mais ceci n'est qu'un exemple et trop de journalistes ont ces pratiques. Derrière ce souci de transparence il y a aussi et surtout celui de l'indépendance.

Alors je ne suis pas journaliste et ne connaît pas toutes leurs contraintes, motivations et éléments déontologiques, mais en tant que citoyen, il est plus que temps que nous revenions à une véritable démocratie où le rôle maintenant énorme des métiers de l'information dans la fabrication de la décision du citoyen soit reconnue au niveau qui est le sien, c'est à dire comme une force et un pouvoir du même ordre que le pouvoir exécutif, législatif ou judiciaire.

Certes ce ne peut pas être organisé comme l'exécutif, ou le législatif, mais il me semble que l'on pourrait envisager au moins au niveau de l'indépendance, de la rigueur, des règles proches du pouvoir judiciaire, même si bien évidemment il n'est pas question d'en faire une administration.

Il y a là, je crois quelque chose à inventer, avant qu'il ne soit trop tard.

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