(6) Un chapitre orwellien s’écrit sous nos yeux

Dans la continuité du billet 5.... Tout comme il existe un principe de précaution sanitaire, celui du principe de précaution de nos appareils démocratiques doit être activé. Ce jusqu’au-boutisme, via le fichage, favorise l’émergence d’une pensée anxiogène, celle que la guerre civile est inévitable.

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Cette mesure de surveillance et de contrôle accrus des individus est une régression absolue. Un chapitre orwellien s’écrit sous nos yeux, déroulé tel un « avis à la population » mettant K.-O. des femmes et des hommes amoureux de notre démocratie. Nous sommes en droit de nous poser la question : quelle est l’étape suivante ? La stigmatisation, la répression ? Pas de paranoïa aigüe. L’on entend les autruches nous rabâcher qu’une démocratie est sous le contrôle de la justice et du parlement. Que rien ne peut se faire sans son vote. Mais l’on constate, avec ces décrets, qu’il est possible de les contourner. Il nous faut donc faire un travail de mémoire. Ne nous privons pas de ressortir les vieux dossiers de fichage de la Seconde Guerre mondiale dont on connait les accablantes conséquences sur la vie de millions de personnes. Les fichages de la honte.

En janvier 2012, l’exposition parisienne Fichés ? dressait l’inventaire du fichage en France du Second Empire aux années 60. La liste est longue : vagabonds, communards, militants (fascistes, anarchistes, communistes), apatrides, délinquants, résistants, réfugiés, proxénètes, prostituées, Juifs… Notre France est rompue à l’exercice. Sophie Coeuré, professeure d'histoire contemporaine à l'université de Paris écrit : « Les fichiers peuvent devenir très rapidement des outils d’identification, d’exclusion, de répression, voire de génocide. » Ce pointage des dérives du fichage n’est pas récent. Les Français avait déjà été « prévenus » en 1994, lors de la sortie du livre Tous fichés, écrit par les journalistes Claude-Marie Vadrot et Louisette Gouverne, sur la tentation de contrôle suite à la création de la carte à puce. Il s’agit donc de garder la tête froide entre les frappes terroristes qui justifient, sans sourciller, une identification des ennemis de la patrie et les nouveaux textes liberticides promulgués par le président, qui nous concernent tous. 


Ce jusqu’au-boutisme favorise l’émergence d’une pensée anxiogène, celle que la guerre civile est inévitable. En octobre 2020, l’ancien chef d’État-Major des armées, Pierre de Villiers, s’est exprimé sur RTL sur le problème de l’islamisme radical suite à l'assassinat du professeur Samuel Paty, n’hésitant pas à évoquer « un risque de guerre civile en France ». Le magazine Regards titrait le 2 novembre 2020 : « Ceux qui veulent la guerre civile » analysant la tribune parue dans Le Monde dans laquelle une centaine d’universitaires affirment que « sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni ». Au choc entre deux civilisations, islamique et occidentale, qui se croisent dans nos rues et sont en conflit, vient se greffer celui des actions réformatrices ordonnées en urgence. Planifiées coûte que coûte par le gouvernement, elles se heurtent aux défenseurs, protecteurs de l’État de droit. Autrement dit, aux opposants à la pensée unique contrôlante, à l’imposition de la tyrannie du bien qui repose sur un leitmotiv : des menaces pèsent sur notre sécurité. Le véhicule de la peur circule à plein régime. « Douce France », nous en sommes là. En février 2019, Eric Zemmour écrivait : « La France, terre de violences et patrie de la guerre civile. Chaque semaine, les manifestations de gilets jaunes rappellent à ceux qui l'avaient oublié que la France a toujours été un pays violent, un pays de haines mal recuites, d'affrontements brutaux, de luttes des classes, de guerres de religions et de guerres civiles. »

À coup de lois liberticides et de décrets, le pouvoir aurait-il la volonté de répandre du glyphosate sur ce terreau trop fertile de « révolutionnaires » afin d’éliminer ces mauvaises herbes jusqu’à la racine ? Tout comme il existe un principe de précaution sanitaire, celui du principe de précaution de nos appareils démocratiques doit être activé, car le Parlement est trop souvent privé de son droit de lecture approfondie sur des projets de loi ou, pire, nos députés élus par le peuple approuvent ces lois qui n’étaient pas inscrites dans les programmes. Nous sommes trahis par notre représentation républicaine. 
 

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