Retrouver son pouvoir personnel d'analyse

Si nous retrouvions notre pouvoir personnel d’analyse dans un environnement d’aliénation ? Les « avis à la population » se multiplient « réveillant dans la poitrine des hommes leur dignité personnelle, leur liberté », écrit Marx. Loi sécurité globale dont un article 34 plonge le Conseil des droits de l’homme de l’ONU dans la sidération, décret fichage, passeport vaccinal, que se passe-t-il ?

« Nous devons être d'abord des hommes et ensuite seulement des sujets »,
Henry David Thoreau, La désobéissance civile (1849)



Je me suis interrogé longuement : pourquoi ? Pourquoi tremper ma plume, sur Mediapart, dans cette encre que d’aucuns qualifieront de pamphlétiste sinon de conspirationniste et qui risque de m’éclabousser ? Ces mots me reviendront en pleine face tel un boomerang. Mais l’inspiration, l’indignation, l’amour, la fluidité, le devoir se sont emparés de moi. Alors je me lance et me présente...

Citoyen, journaliste, éditeur d’un magazine sur la nuit pendant huit ans, maire de la Nuit de Toulouse en 2014 et président de l’association Toulouse Nocturne jusqu’en 2020, je retrouve ma parole qui était tapie dans l’ombre depuis quelque temps. Et je suis prêt à être étiqueté, à arborer l’insigne de l’indocilité telle une tache de vin sur ma peau, pour l’honneur de la France dont les libertés sont sabrées. Dans son opuscule Sans liberté, François Sureau, avocat, écrivain, qui fut le premier rédacteur des statuts de La République en marche, écrit : « J’ai compris qu’il dépend de très peu de monde que notre société se corrompe. Et moi qui n’aime ni débattre ni combattre, que tout éloigne du militantisme et de l’indignation, j’ai rejoint la trop maigre cohorte de ceux qui rompent des lances pour nos libertés. » Je me lie à ces mauvaises troupes indisciplinées dans ce combat contre le sabotage de ce que nos aïeux ont gagné en payant le prix fort.

J’ai décidé de ne pas rester silencieux et de prendre les armes, de m’engager avec les mots, au-delà de la politique de la ville la nuit qui fut ma bataille entre 2014 et 2020. D’être un soldat des mots, à l’instar de Louis Veuillot (1813-1883) dont je suis un descendant à la 5e génération. Homme de lettre, journaliste, il fut le rédacteur en chef du quotidien catholique L’Univers et tirait sur tout ce qui bougent : les athées, la presse, la société des gens de lettre, les écrivains boutiquiers, les politiques… « Ce Zoïle cagot naquit d'une javotte », écrivait Victor Hugo à son sujet. Ce qui signifie un critique méchant, envieux, « descendant présumé des lépreux », car la peau de Veuillot ressemblait à celle d’un malade de la petite vérole et qui serait sorti du ventre d’une femme trop bavarde. Hugo-Veuillot, une bataille d’idées entre deux hommes issus de conditions sociales aux antipodes et ce, durant quatre décennies.

En 2014 je fus élu maire de la Nuit de Toulouse sans aucune légitimité républicaine. Une élection mascarade, mais nécessaire, portée par le milieu culturel hexagonal qui souhaitait porter la voix de la nuit auprès des décideurs politiques quelques mois avant les élections municipales. Paris, Nantes et Toulouse ont été les trois villes choisies comme tremplins pour tester ce concept qui nous vient des Pays-Bas. J’avais la foi, un projet, une vision qui m’ont permis d’user de ce titre de maire de Nuit tel un franc-tireur, estimé par bon nombre lobbyiste à la solde des établissements de nuit et usurpateur. Malgré tout, j’ai mené mon combat et je fus l’incarnation de la pensée politique nocturne à Toulouse. J’ai décidé de créer une association pour mettre en place des projets de prévention des risques vers les jeunes, organiser des transports de nuit, alerter l’opinion sur l’absence de prise en compte du champ nocturne par les pouvoirs publics, partager les bonnes pratiques à l’international, éveiller les consciences, mais aussi pour élaborer une ligne éditoriale en publiant des guides et un livre blanc de la nuit.

Ce mandat d’un an n’ayant jamais été remis en compétition, j’ai poursuivi mon engagement jusqu’au 1er janvier 2020 au grand dam de certains. Bon client des médias, ceux-ci ont été pour beaucoup dans le maintien de mon image de défenseur du droit à la ville de jour comme de nuit. Sécurité, prévention, économie, santé, tourisme, transport la nuit…, tel un missionnaire je suis parti en croisade, bien décidé à convertir les notables à ma religion lunaire. J’ai répété à m’en essouffler que près de 10 millions de nos concitoyens sont concernés par le travail de nuit plus ou moins régulièrement et que le sujet n’a rien d’anecdotique. En 2015, j’ai rencontré des ministères à Paris pour revendiquer l’écriture d’un chapitre « politique de la ville la nuit » au plus haut niveau de l’État. Je n’ai jamais été encarté, homme libre, et c’est très certainement ce qui a troublé les décideurs, élus, avec qui je n’ai pu tisser de liens durables.

Quand 2017 arriva avec son cortège d’élections présidentielle et législatives, j’aspirais à davantage de légitimité et j’ai présenté ma candidature à l’investiture sous l’étiquette En Marche. Quelques mois auparavant, j’avais remis en main propre une lettre ouverte sur la politique des territoires la nuit au candidat Macron en meeting à Albi. Il assénait ce que je voulais entendre : la moitié des candidats investis par En Marche pour la députation sera issue de la société civile. Il proposait plus de contrôle citoyen de l’activité parlementaire, par la mise en place de dispositifs d’évaluation du travail législatif. Il s’engageait à renforcer les consultations préalables ouvertes en ligne sur les textes législatifs et réglementaires, à l’instar de ce qui avait été réalisé lors du projet de loi pour une République numérique. Il souhaitait consulter les associations. Ma candidature restera lettre morte. Ma demande de création d’un Groupe d’études sur la « Vie la nuit en France » au sein de l’Assemblée nationale aussi. J’ai fait l’expérience de la vie semi-publique égotique et je ne me suis pas privé d’activer avec passion mon « moi » sans discernement. Depuis 2014, mon objectif était la constitution d’un Conseil de la nuit au sein de la mairie de Toulouse. Elle fut enfin votée en juin 2019, cinq ans après Paris et Nantes. Mission accomplie.

J’ai voté pour Emmanuel Macron. J’ai cru. J’ai rêvé comme 8 millions d’électeurs au premier tour. Puis j’ai fermé les yeux. Je n’ai pas compris grand-chose, misé sur l’espérance, observé les gilets jaunes de tout mon cœur, mais sans marcher à leurs côtés. Je me suis enfermé comme nous tous, menacé par un virus, en quête de réponses, encaissant les analyses des sachants tout, sachants rien, des savants, des scientifiques, levant les yeux à la lecture des mots d’Aaron Bernstein, directeur par intérim du Centre pour le climat, la santé et l’environnement à l’Université de Harvard, dans le magazine Inexploré : « La séparation des politiques sanitaires et environnementales est illusion. Notre santé dépend entièrement du climat et des autres organismes avec lesquels nous partageons la planète. » Je suis demeuré taiseux quand les acteurs de la nuit ont pleuré leur mère en tirant leurs rideaux de fer. Et puis a surgi la loi relative à la sécurité globale, les décrets autorisant l’élargissement des critères de fichage de la population, Hold-up, le mépris de certains jugeant leurs prochains coupables de crime s’ils s’autorisaient à critiquer l’action du gouvernement. J’ai pris le temps de (re)lister les bailleurs de fonds des médias qui nous « informent », relu Gandhi, Marx, Thoreau, Stéphane Hessel… Et j’ai prié avant d’écrire, « afin que de ma bouche ne sorte pas de vains mots, des propos sans importance. » 

Je vais donc vous raconter, mais progressivement...
 

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