(3) Français, vous avez vraiment la mémoire courte

Dans le billet précédent, je m'interrogeais quant à la confession de pré-campagne d'Emmanuel Macron dans son livre Révolution. Doit-elle nous éclairer sur la voie empruntée par le Président ? Qui nous gouverne ? J'avance par petite touche avant la grande louche de la loi relative à la sécurité globale.

 © Antonio Cansino © Antonio Cansino

La loi relative à la sécurité globale donne des palpitations et provoque la nausée à une partie des Français. Une frange seulement, car un sondage d’Harris Interactive de novembre 2020, nous révèle que la popularité du président de la République s’établit à 49 % d’opinions positives, soit un gain de six points depuis le mois d’avril 2020 et le premier pic de la crise sanitaire. (Elle était à 42 % le 19 février 2021). « Les Français ont le sentiment, que malgré les difficultés, Emmanuel Macron tient la barre et suit sa feuille de route », commente Jean-Daniel Lévy, directeur du département politique et opinion d’Harris Interactive. Il faut tout de même prendre en compte la faible représentativité de ce type de sondage avec 970 personnes interrogées. Chacun le sait.

En octobre 2019, deux ans et cinq mois après son élection, un autre sondage L’opinion en direct diffusé par BFMTV, annonçait que 62 % des Français voyaient d’un mauvais œil l’élection d’Emmanuel Macron. L’action présidentielle était jugée décevante par 55 % d’entre eux et 68 % estimaient que d’ici 2022, son action n’améliorera pas la situation du pays. Faut-il rappeler qu’Emmanuel Macron est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle avec 24,01 % des suffrages exprimés (8 656 346 millions de voix). Nous pouvons en conclure que 8,6 millions de personnes ont été convaincues par le programme du candidat, ont été séduites par l’homme du « ni-ni » abolissant les frontières entre les partis politiques. Au second tour, le trouillomètre à zéro des Français inquiets d’une dérive autoritaire du Front national, s’il passait le perron de l’Élysée avec Marine Le Pen, a crédité Emmanuel Macron de 20 millions de voix. Mais ce second scrutin a été marqué par une forte abstention de 25,4 % et un record de votes blancs ou nuls, culminant à plus de 4 millions. Ce scénario bis repetita de 2002, Chirac face à Le Pen père, pose bien la question de la capacité de rassemblement du candidat quadra. Sur cette base, celui qui devrait être un « colosse présidentiel », un guide pour tous les Français, est aujourd’hui un homme aux pieds d’argiles avec une très faible légitimité électorale. À sa place, bon nombre n’auraient pas oublié que leur statut ne repose que sur ces 8,6 millions d’électeurs sur un total de 46 millions. Moins de 20 % des Français en âge de voter l’on plébiscité, dont la plupart moins pour son programme que pour son incarnation d’un changement potentiel de paradigme politique.

Mais voilà, comme le disait le Maréchal Pétain à l'occasion du premier anniversaire de la demande d’armistice du 17 juin 1940 : « Français, vous avez vraiment la mémoire courte ». De cela, les politiques s’en gargarisent tous les matins, le sourire en coin, dont Emmanuel Macron qui fait fi de sa faible légitimité et ne ménage pas le peuple malgré « son amour » pour lui et sa posture de défenseur de la veuve et de l’orphelin qu’il évoque dans son livre en page 70 : « Ce qui tient la France unie, c’est sa passion réelle, sincère, de l’égalité. C’est à mes yeux une indignation justifiée devant le scandale permanent de l’inégalité, du cynisme et de l’iniquité sociale. » Dans son programme, il fixe les modalités de ses projets de réformes : « Nous ferons de la procédure d’urgence la procédure par défaut d’examen des textes législatifs afin d’accélérer le travail parlementaire. » Il avait bien annoncé la couleur. Pas celle des votes par ordonnance, mais celle de la procédure d’urgence, rebaptisée procédure accélérée en 2008 et qui permet une accélération du processus législatif lorsque des circonstances, caractérisées par l’urgence, le justifient. Dans son livre de campagne, il défend son recours en plagiant le slogan de Manuel Valls Une République forte, une France juste, écrivant : « Notre premier devoir est de reconstruire une France juste et forte. (…) Elle se fera grâce à des solutions différentes qui supposent une révolution démocratique profonde. »

Démocratique ? Il nous fallait lire entre les lignes de Révolution et ne pas survoler son programme entre la poire et le fromage. Ce qui nous aurait évité de jouer les vierges effarouchées en découvrant ses modalités de gouvernance du pays. Cette procédure d’urgence est analysée par Elina Lemaire, Maître de conférences en droit public à l’Université de Bourgogne et membre de l'Observatoire de l'éthique publique. En juillet 2017, elle écrit sur le blog de Jus Politicum : « Alors qu’elle était destinée à rester une procédure exceptionnelle, elle se banalise sans que son contrôle, pourtant possible, soit effectif. C’est un bel exemple de l’affaissement du Parlement. » C’est bien ce qui inquiète des parlementaires et qui doit nous alerter. Le 23 juin 2020, Public Sénat en fait l’amer constat : « Lors de la session 2018-2019, les sénateurs relèvent que la procédure accélérée est beaucoup utilisée (elle concerne deux tiers des lois votées durant cette session). 31 lois ont été examinées en procédure accélérée. » [2] L’utilisation de ce turbo parlementaire met à mal l’esprit démocratique. Le phénomène n’est pas nouveau, Jacques Chirac l’a utilisée 59 fois, Nicolas Sarkozy 115 et François Hollande 229 fois. Emmanuel Macron ne peut qu’avoir bonne conscience et nous, nous ne pouvons que faire notre autocritique d’électeur désinvolte. 


 [2] Cette procédure accélérée, demandée par le gouvernement au Parlement, permet qu’un projet de loi ne fasse l'objet que d'une lecture par l’Assemblée nationale puis le Sénat avant d'être adoptée. Une seule lecture effectuée par une commission, dite mixte et paritaire groupant 7 sénateurs et 7 députés, qui ont la charge de se mettre d’accord sur un texte commun, qui sera ensuite soumis aux deux assemblées pour vote. Objectif : réduire la fameuse navette parlementaire et transmettre un texte qui aura été lu et, éventuellement modifiés, par 14 parlementaires sur… 925. Les six et quatre semaines de délai respectivement prévues après le dépôt d’un projet ou d’une proposition de loi permettant aux parlementaires de la première et seconde assemblée de l’étudier sont court-circuités.

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