(4) Le Président ne compte plus les faux pas dans son urgence émotionnelle

Poursuivons notre devoir de mémoire : ce que nos dirigeants écrivent un jour et ce qu'ils font une fois au sommet. Ne nous arrêtons pas en si bon chemin dans le « disjonctage démocratique ».

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Après la procédure accélérée, celle par ordonnance est sur l’autoroute. Elle consiste à faire passer une mesure sans recourir au débat parlementaire. Désormais, elle génère des coups de gueule au plus au niveau de l’État. Gérard Larcher, président du Sénat, dénonçait sur senat.fr en octobre 2020 : « Le recours aux ordonnances est devenu massif. [...] C'est un recours abusif qui est loin d'être toujours justifié par l’urgence. De surcroît, le gouvernement met plus de temps à les publier que nous n’en mettons à voter les lois. Nous devons donc, mes chers collègues, mieux contrôler le recours aux ordonnances. » 59 ordonnances ont été prises en 2019 auxquelles il faut en ajouter une bonne cinquantaine lors de la crise sanitaire de 2020. Le Parlement se retrouve ainsi privé de l'exercice de son pouvoir législatif que nous lui avons donné, jugulé par un gouvernement qui s’appuie sur l’article 38 de la Constitution, l’autorisant à « prendre par ordonnances, pendant un délai limité, des mesures qui sont normalement du domaine de la loi. (…) mais, dont le gouvernement peut bien sûr ne pas user. » Emmanuel Macron en abuse depuis ses premiers pas à l’Élysée : ordonnance concernant la réforme de l'épargne retraite contenue dans la Loi Pacte (Plan d'action pour la croissance et la transformation des entreprises), SNCF, loi relative à l’organisation et à la transformation du système de santé… 


Entre ordonnance et procédure accélérée, le Président nous donne le sentiment qu’il joue à plouf plouf avec les tables de la loi. Le 26 octobre 2020, il a engagé la procédure accélérée sur la proposition de loi relative à la sécurité globale sans oublier celle sur le passeport vaccinal. Il n’est pas nécessaire d’avoir faire l’ENA pour comprendre que l’exécutif a choisi la méthode du rouleau compresseur pour appliquer son programme par ordonnance ou en procédure accélérée et ce, en déclenchant les foudres. Le Sénat, les syndicats, les gilets jaunes, nous, les associations des droits de l’homme et aujourd’hui même les bobos ne cachent pas leur réprobation. En 2017, 82 % des cadres et 67 % des professions intermédiaires, ceux qui ont un minimum de bac + 3 ont voté pour lui. (source Ipsos). C’est une partie de l’électorat d’Emmanuel Macron qui s’interroge sur l’avenir de ses libertés individuelles. Mais qu’importe, comme il l’écrit en page 8 de Révolution, avant son intronisation : « Les Français sont plus conscients des nouvelles exigences du temps que leurs dirigeants. Ils sont moins conformistes, moins attachés à ces idées toutes faites qui assurent le confort intellectuel d’une vie politique. » Entendait-il par là que les citoyens sont prêts à accepter l’usage abusif de ces procédures, car les temps l’exigent ? Il se trompe.

La liberté est le premier mot de la devise de notre République et les Français y sont très attachés. Les politiques en campagne sont victimes d’un biais cognitif, autrement dit d’une altération du jugement, en parlant au nom de tous les Français et de s’en prévaloir tous azimuts. Des choix de ces décideurs s’avèrent désastreux pour l’unité du pays et ont pour conséquence de soulever un tsunami de désapprobations. La République est en marche forcée et le Président ne compte plus les faux pas dans son urgence émotionnelle, créant la rupture avec bon nombre de ses compatriotes. Celle-ci est alarmante, car si les 8 millions de Français qui ont vu en Emmanuel Macron un homme providentiel détournent leur regard de leur Président, que lui reste-t-il ? Les autres n’ont vu que le pire ou étaient attentistes. Ce Président devait marquer la fin d’une époque, il n’en est rien. La rage, les poings levés dans la rue conduiront Christophe Castaner, président du groupe La République en marche à l'Assemblée nationale, à déclarer le 16 décembre sur France info : « L'article 24 n'existe plus, nous allons le réécrire en totalité. Ce n'est pas nécessaire d'aller manifester. » Ce qui nous interroge sur le choix de l’émetteur de ce message : pourquoi lui et pas le ministre concerné et vilipendé par les anti-liberticides ?

Est-ce se renier que d’entendre la colère du peuple et de s’autoriser à lui exprimer que la voie empruntée n’est pas la bonne, que l’erreur est humaine. Faute avouée à moitié pardonnée. Emmanuel Macron ne devrait-il pas oser le sursaut, se remémorer sa prose de « révolutionnaire » dans son essai politico-romanesque ? : « Ce vieux réflexe français qui consiste à faire de tout sujet une affaire de règle ou de droit, est devenu insupportable. Plus de cinquante réformes du marché du travail se sont succédé en quinze ans ! Et pendant ce temps, le chômage n’a cessé d’augmenter. C’est bien la preuve que la loi n’est pas la panacée ! », écrit-il dans Révolution (page 255). Difficile d’avoir un éveil de conscience en marche forcée. 

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