Grands soirs et beaux lendemains, une histoire du cinéma militant de l'après-guerre

Les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale constituent un point d'apogée pour le PCF et la CGT ; on sait moins que ces années correspondent aussi à un essor de leur production cinématographique. Une sélection de ces films est désormais disponible en DVD.

Après la Libération, le Parti communiste et la CGT comptent dans leurs rangs beaucoup de gens de cinéma – ouvriers, comédiens, metteurs en scène, compositeurs - qui participent en marge de leur carrière à la fabrication de ces films militants et de propagande, dont beaucoup subiront les foudres de la censure.

La CGT est très implantée dans le milieu du cinéma. Jean Marais, Simone Signoret et Jacques Becker lors d'une manifestation pour la défense du cinéma français face à la concurrence Hollywoodienne (1948) La CGT est très implantée dans le milieu du cinéma. Jean Marais, Simone Signoret et Jacques Becker lors d'une manifestation pour la défense du cinéma français face à la concurrence Hollywoodienne (1948)
Pour le PCF, cette décennie prolifique sur le plan cinématographique est néanmoins marquée par une succession de ruptures politiques et de lentes mutations, dont les films conservent la trace.

Les premiers courts métrages, tournés quelques mois après la Libération, exaltent l'héroïsme de la Résistance (R5 autour d'un maquis) et érigent en modèle les nombreuses municipalités communistes qui colorent en rouge la carte de France. Ils font l'éloge des conquêtes sociales à l'actif des ministres communistes, dans des documents aux titres évocateurs, Les lendemains qui chantent ou À la conquête du bonheur.

Le basculement dans la Guerre froide se perçoit nettement dans les films tournés à partir de 1947, qui relatent désormais des grèves longues, âpres, longtemps retenues. Le ton surprend aujourd'hui par sa véhémence : face à l'idéologie véhiculée par les Actualités cinématographiques et à la répression policière, il s'agit de rendre coup pour coup. Les manifestations de ces années sont marquées par des affrontements violents et à plusieurs reprises le sang coule sur le pavé, à Brest, à Marseille ou à Paris.

Dans ce contexte, le mouvement ouvrier fait bloc et met en scène dans ses films sa capacité de mobilisation et sa solidarité : la foule des beaux jours qui arpente les allées de la Fête de l'Humanité, de vaillants militants transformant en quelques heures un marché couvert en Palais des Congrès, et toujours, ces flots de manifestants défilant inlassablement.

Car l'époque ne manque pas de causes à embrasser, entre le combat pour les salaires et contre la répression, la lutte pour la Paix et la mobilisation anticoloniale. Dans la presse et les films communistes, cette dernière prend le visage d'Henri Martin, ce jeune marin condamné pour s'être opposé à la guerre d'Indochine. S'ensuit une intense campagne en faveur de sa libération, qui couvre les murs de France de l'inscription "Libérez Henri Martin". Au Maghreb, les mobilisations anticoloniales, souvent occultées dans la métropole, vont conduire aux luttes, souvent sanglantes, pour les indépendances. S'il n'y a pas de témoignage filmé sur le massacre de Sétif, Terre tunisienne, film réalisé clandestinement en Tunisie en 1951, est un document rare et précieux. A Paris, les slogans pour l'indépendance de l'Algérie se répandent dans les cortèges du 1er mai, ou lors de la manifestation tragique du 14 juillet 1953.

Mobilisation pour la libération d'Henri Martin, photogramme extrait de D'autres sont seuls au monde (1952) Mobilisation pour la libération d'Henri Martin, photogramme extrait de D'autres sont seuls au monde (1952)

Les marins du chalutier Franc-Tireur, photogramme extrait de Mon ami Pierre (1951) Les marins du chalutier Franc-Tireur, photogramme extrait de Mon ami Pierre (1951)
Vers la fin de la décennie, afin de contourner la censure, les sociétés de production communistes réalisent des films centrés sur les métiers, dont les poétiques Mon ami Pierre et Ma Jeannette et mes copains sont les plus beaux exemples. Ces films ne sont pas seulement un hommage aux métiers de pêcheur breton et de mineur cévenol, mais ils célèbrent discrètement la qualité cinématographique et ses artisans.

Ciné-Archives, qui conserve le fonds audiovisuel du Parti communiste français et du mouvement ouvrier, a pour mission de rendre visible ce patrimoine filmique. Cela passe par la mise en ligne des films, visibles gratuitement sur le site www.cinearchives.org, par l'organisation de projections, et par l'édition d'anthologies en DVD.

Montrer ces films est évidemment un acte politique, destiné à faire connaître une histoire parfois oubliée et méprisée, qui ressurgit par pans entiers depuis quelques années grâce à l'opiniâtreté de syndicalistes, historiens et journalistes. Il était temps que l'on redécouvre l'histoire de la grève des mineurs de 1948 et de sa répression.

Mais la distance qui nous sépare de ces films est grande ; comment partager ou même comprendre aujourd'hui la ferveur militante de L'Homme que nous aimons le plus ou le commentaire acerbe de Les Américains en Amérique ? Regarder ces films, c'est aussi pénétrer dans une culture de Guerre froide, qui mérite encore d'être éclairée.

Le livret qui accompagne le coffret propose une sélection d'articles, confiés à des historiens du mouvement ouvrier et du cinéma. Un premier chapitre donne les clés de compréhension des deux périodes concernées, 1945-1947 et 1947-1956, tandis que le deuxième chapitre, comprenant un entretien avec Bertrand Tavernier, évoque le cinéma militant de cette période. Le troisième volet est entièrement consacré au combat anticolonial. La dernière partie enfin, tente d'approcher plus finement la notion d'engagement, et propose une histoire du PCF et de la CGT par leur base.

A chacun, enseignant, militant, cinéphile ou simple curieux de s'approprier cette filmographie et de lire dans ces documents une histoire méconnue de la France des années 1940-1950.

Grands soirs et beaux lendemains, coffret 2 DVD + 1 livre.

Contenu :
6h de films d'archives tournés entre 1945 et 1956 + 5 décryptages vidéo par des historiens
1 livre avec des articles d'Achille Blondeau, Paul Boulland, Pauline Gallinari, Roger Martelli, Tangui Perron, Michel Pigenet, Alain Ruscio et Danielle Tartakowsky
+ un entretien inédit avec Bertrand Tavernier
Sortie le 3 octobre 2017. Disponible en librairie et à cette adresse.

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Bande-annonce du coffret Grands soirs et beaux lendemains © Jérôme Wurtz / Ciné-Archives

 

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