Cité de la Muette de Jean-Patrick Lebel, premier film sur le camp de Drancy

Les 75 ans de la libération d'Auschwitz sont l'occasion de revenir sur l'histoire du camp de Drancy, principal lieu de transit français vers les camps d'extermination. Ou comment une cité HBM de banlieue est devenue en quelques mois le centre névralgique de la mise en oeuvre de la Solution finale aux portes de Paris par la Gestapo - avec la collaboration active de l'Etat français.

En 1941, l’État français décide d’utiliser les bâtiments d’une Habitation Bon Marché (HBM, ancêtre des HLM) de Drancy alors toute neuve, la Cité de la Muette, comme camp d’internement pour les victimes des rafles qui se multiplient en région parisienne. Aujourd’hui encore, présent et passé s’entrechoquent dans cette Cité de la Muette rendue à la Libération à sa vocation première de cité d’habitation : ainsi les bâtiments de la cité HLM voisinent-ils avec le Mémorial de la Shoah, inauguré en 2012. Au milieu, on trouve un wagon (symbolique dans la mesure où les déportés étaient en fait transférés par bus aux gares environnantes). Au centre, une sculpture monumentale de Shelomo Selinger rappelle aux habitants et aux visiteurs ce que fut ce lieu.

Carte postale de la Cité de la Muette, fin des années 1930 © Collection Archives Départementales de la Seine-Saint-Denis / 49FI7355 Carte postale de la Cité de la Muette, fin des années 1930 © Collection Archives Départementales de la Seine-Saint-Denis / 49FI7355

Le sort de la Cité de la Muette est scellé le 22 août 1941 : la veille, 21 août 1941, a eu lieu une très grande rafle à Paris. Celle-ci vise avant tout des hommes, juifs et/ou communistes, dans un contexte nouveau : avec la fin du pacte germano-soviétique, la lutte contre le judéo-bolchevisme devient une grille d’analyse dans la stratégie et les comportements allemands. De façon symptomatique, l’ouverture de Drancy suit de quelques jours la répression d’une manifestation organisée à Paris le 13 août par les jeunes communistes.

Par ailleurs, l’internement administratif - qui permet d’arrêter et interner des personnes non pour des crimes ou délits avérés mais en vertu d’un danger potentiel pour l’État - est au cœur de la politique de Vichy. Celle-ci a en effet pour projet de régénérer la société française de l’intérieur en rassemblant les éléments dits « purs » autour des valeurs traditionnelles (travail, famille, patrie, piété, ordre) et en excluant les éléments dits « impurs ». Dans cette perspective, l’internement administratif est un outil privilégié par Vichy, et Drancy va y répondre pleinement.

Les premiers mois du camp, mis en place dans l’urgence, sont chaotiques, et plusieurs internés ont livré un récit de ces mois passés dans des conditions d’hygiène exécrables, ce « Drancy-la-faim » pour reprendre les mots de Noël (Nissim) Calef.

Les premiers convois à quitter le camp sont inscrits dans une logique de représailles et ciblent certains internés. Mais à partir de juillet 1942, la politique allemande prend le pas sur celle de Vichy. Il ne s’agit plus désormais de cibler certaines catégories d’opposants, ni de se contenter de les parquer à l’écart de la société, mais bien d’envoyer à la mort tous les juifs, enfants, adultes ou vieillards, de façon systématique. Drancy change de statut et devient une plaque tournante dans la mise en oeuvre de la Solution finale.

Ce changement stratégique est opéré les 16 et 17 juillet 1942, quand 13 000 juifs sont arrêtés par la police française en région parisienne, hommes, femmes et enfants ; c’est la Rafle du Vel d’Hiv. La plupart transiteront par Drancy avant d’être déportés vers les centres de mise à mort, notamment celui d’Auschwitz-Birkenau. En mai 1943, la direction du camp sera confiée au tristement célèbre Aloïs Brunner, qui réorganisera le fonctionnement de celui-ci selon des méthodes rationnelles éprouvées en Grèce et en Autriche.

Au total, environ 76 000 Juifs ont été déportés de France, en grande majorité de Drancy, entre le printemps 1942 et l’été 1944. Ils ne furent que 4 000 à revenir.

Paulette Sarcey interrogée par Jean-Patrick Lebel Paulette Sarcey interrogée par Jean-Patrick Lebel

En 1983, le réalisateur Jean-Patrick Lebel a recueilli lors d’entretiens fleuves la parole d’une dizaine d’anciens internés. Le film ausculte les lieux de l’internement, exhume des archives et, surtout, donne la parole à des témoins encore jeunes, dont beaucoup livrent leur expérience pour la première fois devant une caméra.

Ces entretiens captés par Dominique Chapuis (chef opérateur de Shoah de Claude Lanzmann), constituent un précieux matériau pour l’histoire de la déportation et de la résistance. Parmi ceux-ci, l’entretien avec Paulette Sarcey, résistante au sein d’un groupe de jeunes communistes de la M.O.I. (Main d’œuvre immigrée) est exceptionnel par son sens du récit, et a un rôle majeur à jouer dans la transmission de cette mémoire, à l’heure où les derniers témoins disparaissent.

Cité de la Muette, coffret double DVD.
Une co-édition Ciné-Archives / Périphérie, parution le 21 janvier 2020.

Le coffret comprend le film Cité de la Muette de Jean-Patrick Lebel et l'intégralité de l'entretien avec la résistante communiste Paulette Sarcey. Il est accompagné d'un livret avec des articles des historiens Tangui Perron, Denis Peschansky, Sylvie Zaidman et de Luc Alavoine, assistant-réalisateur de Jean-Patrick Lebel.

En bonus, un entretien entre Christiane Lack-Lebel, monteuse du film, et Bernard Stora.

 

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