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Billet de blog 27 juil. 2017

Autoportrait filmé d'Ivry, capitale de la banlieue rouge

« Paris encerclé par le prolétariat révolutionnaire ! », titre l'Humanité le 13 mai 1924, sous la plume de Paul Vaillant-Couturier, après une percée historique du parti communiste aux élections législatives dans le département de la Seine. La dynamique se poursuit aux élections municipales de 1925, avec la conquête de plusieurs villes de banlieue, dont Ivry, acquise au communiste Georges Marrane.

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Youri Gagarine acclamé par les habitants ... de la Cité Gagarine, Ivry 1963.

La « banlieue rouge », comme on ne tardera pas à la surnommer, et qui connaîtra son apogée dans les années 70 avec plus de 50 mairies pour la seule petite couronne parisienne, appartient aujourd'hui au passé. Seule une poignée de bastions a résisté à la lente érosion électorale, au premier rang desquels Ivry, communiste sans interruption (si ce n'est pendant l'Occupation) depuis maintenant plus de 90 ans.

Les villes de la banlieue rouge ont renouvelé la pratique de la gestion municipale, en étendant leur influence à des aspects jusqu'alors demeurés étrangers à la politique de la ville, puisqu'il s'agit de créer en miniature une société nouvelle, et donc de proposer un encadrement de la population "du berceau au tombeau" : l'enfance, via les colonies de vacances et les patronages laïques, le sport, via les déclinaisons locales de la FSGT (Fédération Sportive et Gymnique du Travail), la santé, via les nombreux dispensaires et centres de soins. Les maires communistes sont aussi des maires bâtisseurs, qui tentent de créer les moyens de loger la population ouvrière chassée de la capitale, dans des HBM puis HLM qui deviendront le symbole de la banlieue.

Il est un autre domaine dans lequel les villes communistes font preuve d'originalité : la communication visuelle. Sylvie Rab (Sylvie Rab, « De la naissance de la banlieue parisienne à l'émergence d'une identité banlieusarde : enjeux de la presse locale suburbaine (1830-1939) », in Christian Delporte (dir.), Médias et villes (XVIII-XXè siècle)) note la profusion dans l'entre-deux-guerres d'une presse locale communiste, et plus particulièrement de bulletins municipaux édités par les mairies rouges pour contrer le « poison d'un effet lent mais sûr » de la presse bourgeoise. Ces bulletins entendent montrer une autre image de la banlieue, non pas celle, dangereuse, des apaches et des fumées d'usine, mais celle des HBM neufs et des enfants heureux, apprentis citoyens de la future société idéale. Ces bulletins ont beaucoup recours à la photographie, afin de construire une nouvelle représentation de la banlieue. Ainsi, aux rares portraits d'édiles que l'on pouvait trouver dans la presse classique, se substituent dans ces bulletins des images prises par le photographe municipal, montrant les réalisations architecturales, mais aussi et surtout les lieux publics investis par les habitants, notamment lors des kermesses et autres moments festifs du calendrier municipal.

Les maires communistes se lancent également dans une autre bataille de l'image, celle du cinéma. Nombre de villes de banlieue encouragent la création de ciné-clubs, dans un double but d'éveil à la cinéphilie et de riposte aux images diffusées dans les Actualités filmées. Pour alimenter ces séances, en plus de louer des films de fiction, les maires font appel aux services d'opérateurs de cinéma, chargés de filmer cette banlieue en mouvement. L'un des pionniers de ces films municipaux est Albert Mourlan. Albert Mourlan (1887-1946), cinéaste autodidacte, réalisateur d'une cinquantaine de films institutionnels dans l'entre-deux-guerres, dont une dizaine commandés par des municipalités ouvrières : Gennevilliers, Montreuil, Colombes, Alfortville et Ivry. Ces films exaltent l'effort en direction de l'enfance ("L'enfance, notre plus doux espoir", disait Maurice Thorez), notamment les séjours en colonies de vacances, particulièrement dans la colonie historique de la ville, Les Mathes, en Charente-Maritime.

Ivry est qualifiée par l'historien Emmanuel Bellanger de "capitale du communisme français" : ville de Maurice Thorez, secrétaire du Parti communiste, jamais passée sous une bannière autre que communiste, souvent citée en exemple à suivre par les autres villes, Ivry a tout de la cité modèle. Ce n'est pas un hasard si la cité Maurice Thorez côtoie la cité Youri Gagarine, qui vint en personne inaugurer la cité nommée en son honneur. L'importance d'Ivry se mesure au grand nombre de films commandés par le PCF ou la mairie, et notamment par la mise en place en 1969 d'un bulletin municipal filmé, en supplément de l'édition papier.

La rénovation urbaine du centre d'Ivry dans les années 1970

Les films parlent beaucoup d'architecture : ceux des années 1930 montrent les HBM s'élever fièrement entre les pavillons de banlieue et les cheminées d'usines ; ceux de l'après-guerre insistent en plus sur la création toujours plus forte d'équipements (l'école maternelle Robespierre, le stade Clerville, le centre médico-social...) ; ceux des années 1970 enfin mettent en valeur l’architecture novatrice de Renée Gailhoustet et Jean Renaudie, sous l'oeil sceptique ou enthousiaste des habitants interrogés en micro-trottoir.

Les images d'Ivry qui nous sont parvenues ne sont pas toutes institutionnelles ; nombre de cinéastes amateurs ou professionnels l'ont filmée de leur propre initiative au fil des décennies. Le fait de gloire marquant, celui dont tout le monde se souvient est sans nul doute la venue de Gagarine en 1963 ; les images nous montrent ces nombreux amateurs fermement décidés à immortaliser l'événement, appareil photo ou caméra au poing, et fendre la foule pour parvenir jusqu'à l'icône soviétique. Outre ce glorieux épisode, les cinéastes amateurs ont filmé leur ville en pleine mutation urbaine, et dans ses moments festifs, lors de la Cavalcade ou de la fête de l'Avant-garde.

Ciné-Archives et la ville d'Ivry proposent un DVD rassemblant une sélection de films tournés entre 1935 et 1976 à Ivry, qui témoignent aussi bien des évolutions de la ville que de celles de sa communication audiovisuelle. Le livret qui l'accompagne contient deux articles inédits d'Emmanuel Bellanger et Julie Cazenave.

Une séance gratuite proposant un montage de ces archives aura lieu au Luxy le dimanche 24 septembre 2017 à 17h.

Bande-annonce de la séance Ivry banlieue rouge © Jérôme Wurtz / Ciné-Archives

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