UNE IDYLLE DE TROIS MINUTES
JACQUES GOLDSTEIN / FRANCE 2012 / 00H52
19 MARS_18h15_ABC 1
C’est en nous emmenant le long des rives du Rio de la Plata, dans le sillage des « tangueros » que Jacques Goldstein nous invite dans les « milongas » de Buenos Aires et Montevideo. Sur des airs de bandonéon, se livrent des danseurs et chanteurs aux âges et passés bien différents mais que rassemble cependant une passion commune, voire même pour certains un besoin quotidien : le tango.
Epaulé par les travaux du photographe Pedro Lombardi, lui-même amateur de tango, ce documentaire est un vibrant hommage à l’intensité de cette danse, peu comprise en dehors de son cercle d’initiés. Tandis que l’on connaît traditionnellement bien son caractère sensuel, beaucoup découvriront à travers ces témoignages que derrière chaque pas, se cachent pourtant l’histoire d’une nostalgie et d’une solitude loin d’être révolue. Avec son charme suranné et ses complexes jeux de jambes, qui sait si vous ne serez pas vous aussi conquis par le tango… ?
INTERVIEW JACQUES GOLDSTEIN ET PEDRO LOMBARDI
Jacques Goldstein, réalisateur et Pedro Lombardi, photographe, nous parlent de leur collaboration autour du documentaire Tango, no todo es rock, en compétition documentaire lors du Festival.
On connaît votre travail très éclectique sur la musique, tant sur de nombreux documentaires portant sur le jazz et ses musiciens que sur la musique électro congolaise par exemple. Comment en es-tu arrivé à travailler sur le tango?
Jacques Goldstein : Tout mon travail de réalisateur tourne principalement autour de la musique noire, mais ma culture et mes goûts la dépassent également. Je connaissais déjà Carlos Gardel et sa musique, mais jusqu'à maintenant elle ne m'intéressait pas directement. Comme dans beaucoup de films, tout est histoire de rencontres et de hasards. Pedro Lombardi est venu me voir un jour en me disant qu'il fallait qu'on fasse un film. Finalement, ce n'était pas un si grand hasard puisque c'était mon voisin!
Qu'est ce qui t'a donné envie de travailler avec Jacques, Pedro?
Pedro Lombardi : Jacques connaît la musique, il a la même passion que moi. Bien que l'on ne fasse pas le même métier, on est d'accord sur le fait qu'en Amérique, la musique est multiple, de diverses origines mais avec un point commun: la musique noire. Je lui ai beaucoup parlé du tango, et ça l'a intéressé tout de suite. Je lui ai ensuite montré la danse. Alors on a commencé à travailler comme ça, petit à petit.
Jacques Goldstein : On a ensuite fait un script, à partir de son travail de photographe, car c'est grâce à lui que j'ai connu le tango. C'était en quelque sorte la porte d'entrée à cet univers. On a donc remonté le fil de son travail: Pedro était allé à la fin des années 1990 photographier en Argentine et en Uruguay les jeunes danseurs de l'époque. J'ai donc trouvé intéressant d'aller les retrouver, dix ans après, en leur présentant les photos qui avaient été prises à ce moment-là. Nous sommes allés les interroger sur leurs expériences, voir si leurs rêves avaient été accomplis en tant que danseurs, s'ils s'étaient réalisés en tant qu'artistes.
Pedro, peux-tu nous parler de ton voyage d'il y a dix ans justement ?
Pedro Lombardi : J'ai commencé à travailler sur le tango en 1998, avec des voyages assez courts effectués presque chaque année entre Montevideo et Buenos Aires, les deux grandes villes sur les bords du Rio de la Plata qui ont vu naître le tango. Le livre, né de ces voyages entre 1998 et 2003, a permis de découvrir des danseurs, c'est d'ailleurs de ce même livre que sont tirées les photos qui sont intégrées au film. En revenant là-bas avec Jacques, on a retrouvé ces danseurs, mais entre temps il s'était passé plein de choses: certains n'étaient plus là, d'autres sont devenus des personnes très importantes dans le monde du tango.
Quel était l'objectif pour vous en réalisant ce documentaire?
Jacques Goldstein : Le but était de comprendre l'histoire des gens à partir d'une photo prise il y a une douzaine d'années; à travers leurs histoires personnelles intimement liées avec le tango. Il s'agissait alors de dessiner la grande histoire du tango.
Pedro Lombardi : Il faut savoir que dans le thème du tango, il y a toujours une référence au passé. Le tango existe depuis plus d'un siècle, mais c'est une musique qui continue d'évoluer, une danse qui renaît à chaque fois. Pour nous, le but était d'extraire des histoires humaines réelles, qui alimentent ce “mythe” du tango.
Justement, êtes-vous d'accord avec la phrase qui dit que “le tango est une idée triste qui se danse”?
Jacques Goldstein : Pas vraiment, c'est une idée trop simple pour résumer une forme artistique. Ça peut l'être puisque ça fait partie du tango mais pour moi c'est assez réducteur. Le tango est aussi pour moi une mise en scène paroxystique du couple, qui montre toutes les tensions qui peuvent exister entre deux personnes. C'est avant tout l'intimité, l'érotisme, la solitude... Ce ne sont pas que des personnes désespérées qui dansent, loin de là! Après, selon les pays, il y a pour moi certains danseurs plus désespérés que d'autres, par exemple les Argentins...
Pedro Lombardi : Jacques a un regard extérieur dans son rapport avec la musique qui est très intéressant. De mon point de vue d'Uruguayen, de “rioplatense”, c'est vrai qu'il y a une certaine nostalgie. On n'est pas aussi joyeux que les tropicaux en Amérique latine, je pense aux Vénézuéliens ou aux Colombiens. Les Argentins et les Uruguyens ont de manière générale une plus grande nostalgie en eux, qui remonte à leurs origines d'immigrés. Tout le thème de la nostalgie du tango y fait référence, que ce soit dans les paroles ou dans la muique. Après, comme a dit Jacques, le tango ce n'est pas seulement ça, mais il s'alimente quand même de ces clichés-là.
Jacques Goldstein : Le blues, en tant que musique, c'est aussi extrêmement triste. Il raconte l'histoire du peuple africain tranporté en Amérique. Cependant sur la base de cette tristesse-là, se construit une joie de vivre. On chante le blues parce qu'on est triste, mais en le chantant, il se dégage une chaleur au sein du groupe, tant pour les musiciens que pour le public qui transcende cette tristesse. Pour moi, le tango c'est la même chose: c'est de la musique faite par des gens immigrés dans un pays qu'ils ne connaissaient pas. Ils ont dû se construire une autre culture en prenant appui sur cette déchirure due à l'exil.C'est un peu une tristesse catharsique, il se dégage à la fin une joie de vivre. Quand on regarde à travers l'œil de la caméra, on peut lire cette joie sur le visage des femmes qui dansent ; elles sont heureuses, je n'y ai jamais vu de tristesse. Les hommes, c'est un peu différent puiqu'ils sont un peu plus dans un rôle, mais je n'y ai pas non plus vu de désespoir.
Pourquoi un tel titre pour ce documentaire?
Jacques Goldstein : C'était à partir d'une photo de Pedro prise dans une milonga (endroit où l'on danse le tango), comme une sorte de revendication pour dire qu'il n'y a pas que le rock dans la vie.
Pedro Lombardi : Cette photo a été prise juste après la crise de 2001, dans une milonga à l'époque un peu underground de Buenos Aires, qui est devenue mythique par la suite: La Catedral. À l'entrée de ce lieu, il y avait un drapeau argentin tâché de sang où était marqué “No todo es rock”, tout n'est pas du rock. Dans le tango, un vieux monsieur de 80 ans peut danser avec une jeune fille de 18 ans, chacun dans son rôle d'homme et de femme, c'est une danse multi générationnelle.
Quelles ont été les conditions du tournage?
Jacques Goldstein : On a fait le documentaire avec très peu de moyens, on l'a fait entre amis, à trois, en un mois de tournage sur place entre Buenos Aires et Montevideo et ensuite deux mois de postproduction. On l'a fait sous un format de 52 minutes pour qu'il s'adapte à la télévision aussi.
Pedro, tu baignes dans le tango depuis des années, tu sembles ne plus pouvoir t'en passer...
Pedro Lombardi : J'adore cette musique mais ce n'est pas toute ma vie. Moi je suis comme le tango, je suis immigré : je fais des allers-retours entre là-bas et la France, je suis comme un pont entre ces deux continents!
Pauline Foucher