Autour du festival - Interview de Walter Tournier et Laura Severi

Pouvez-vous nous parler de la situation du cinéma d’animation en Amérique latine à partir de votre expérience de Selkirk ?La situation du cinéma d’animation en Amérique latine est assez compliquée : ce n’est pas facile de faire des longs-métrages d’animation. Seulement quelques pays comme l’Argentine, le Mexique, le Brésil produisent et réalisent des films d’animation. Il faut en chercher la raison dans l’intérêt des États à développer et soutenir ce type de projet.

Pouvez-vous nous parler de la situation du cinéma d’animation en Amérique latine à partir de votre expérience de Selkirk ?

La situation du cinéma d’animation en Amérique latine est assez compliquée : ce n’est pas facile de faire des longs-métrages d’animation. Seulement quelques pays comme l’Argentine, le Mexique, le Brésil produisent et réalisent des films d’animation. Il faut en chercher la raison dans l’intérêt des États à développer et soutenir ce type de projet. Sans fonds de soutien, il ne peut pas y avoir de films. Et si des films commencent à se faire dans certains pays d’Amérique latine, c’est grâce à ces fonds. Au Brésil, l’association des animateurs est une vraie force. On voit ainsi apparaître des séries de courts-métrages d’animation pour la télévision. L’Uruguay est parmi les pays mettant en place des fonds de soutien l’un des moins exemplaires. Ainsi, pour Selkirk il nous a fallu huit ans pour trouver l’argent nécessaire à la production du film. Nous avons reçu l’appui d’Ibermedia ainsi que la coproduction de trois pays : Argentine, Chili et Uruguay. C’était pourtant un budget de production peu élevé. Ensuite, il nous a fallu deux ans pour réaliser le film. Ce sont donc dix années de travail. Le souci est qu’un long-métrage d’animation, pour obtenir un soutien financier, est présenté au même titre que tout autre film. Et la plupart du temps le jury explique qu’il n’a pas à même de juger le scénario d’une animation. Selkirk a une origine chilienne parce que le producteur uruguayen vit aussi au Chili où il a eu connaissance de l’histoire originale du pirate Alexander Selkirk. En 1704, il est abandonné sur une île de l’archipel Juan Fernández non loin de Santiago du Chili où il est resté seul durant quatre ans. Nous nous sommes servis, à partir d’un travail d’investigation, de cette histoire vraie pour écrire le scénario de Selkirk.

La difficulté pour faire un film d’animation est aussi l’absence de laboratoires, de studios spécialisés : comment avez-vous fait pour relever ce défi ?

En Amérique latine existent des ateliers d’animation ainsi que quelques cours mais jamais un département universitaire à part entière consacré à la formation à l’animation, contrairement à ce qui se passe par exemple en France. C’est d’ailleurs le cas en Uruguay. Ce que nous avons fait, nous avons dû l’inventer et nous, nous y sommes arrivés grâce à l’appui sans faille de tous les membres de l’équipe, qui se sont dès lors formés durant le tournage. J’ai le souvenir d’une formation à l’animation au sein d’une école privée mais dont l’objet consiste à former les élèves à la création de jeux vidéo.

Comment s’est passée la réception des films d’animation par le public ?

C’est là qu’apparaît le problème fondamental de l’acculturation du public. À cause d’un problème de diffusion, le public en Amérique latine ne connaît que les films des grandes majors nord-américaines. Et ce type de films détermine et oriente les goûts et sensibilités. Dès qu’un film sort des grandes lignes hollywoodiennes, le public a du mal à accepter le film présenté. S’il ne vient pas des États-Unis, le public dans sa grande majorité refuse d’aller le voir, passant à côté d’œuvres excellentes ! Je n’aurais jamais pu imaginer que Selkirk puisse être distribué et vendu par Buena Vista. Les droits du film ont déjà été vendus dans quatre pays, mais les estimations de fréquentation du public sont restées en dessous de ce qu’espérait Buena Vista, qui attendait une affluence optimale dès les premières semaines de diffusion en salles. Une vraie alternative de diffusion existe en France où un film continue à être présenté dans les salles au-delà des quatre premières semaines. La logique est différente : il ne s’agit pas de placer ce film dans un multiplex et d’attendre les plus grands chiffres de fréquentation en une ou deux semaines. En effet, ce film est également diffusé dans des écoles, dans des centres culturels où nous intervenons pour accompagner le film, et cela depuis quelques mois dans plusieurs pays en Europe (Allemagne, Suisse...). Les enfants qui vont le voir commencent à parler sur le film et posent de nombreuses questions, au réalisateur, au professeur mais aussi entre eux. Cette manière de présenter les films est essentielle. Cette tradition d’échanges qui est propre à la France m’enchante ! Nous avons vu des enfants de 5 ans poser des questions subtiles et complexes concernant le scénario ! Les enfants ont une très grande envie de participer !

Pourquoi existe-t-il, selon vous, aussi peu de cinéma pour enfants en Uruguay?

Parce que tout est envahi par l’aspect commercial ! Nous n’allons jamais pouvoir faire un film à la manière d’Hollywood parce qu'ils ont des millions de dollars pour réaliser un film et que nous n'avons qu'un million pour faire le nôtre... Nous sommes parvenus à nos fins parce que notre équipe avait très envie de le faire et que nous avons beaucoup travaillé. Actuellement, nous ne pouvons pas lutter contre la logique du marché. Certains réalisateurs font des films dont ils savent déjà combien ils vont leur rapporter dans trois ou cinq ans. Leurs films sortent en salles dans une centaine de pays grâce à leur grand pouvoir médiatique. Dès le premier week-end, ils remboursent ce qu’ils ont investi. Ils connaissent déjà l'histoire à raconter. Leur finalité : investir et ramasser l'argent après. Alors, comme faire face à cela ? À travers l’éducation et en montrant aux enfants qu’il existe d’autres possibilités de faire.

Mais le ministère de la Culture en Uruguay pourrait considérer qu'un film comme le vôtre permet au public de s’initier au cinéma et d’y prendre goût dès l‘enfance…

C’est justement ce que nous essayons de faire avec notre film; c’est une idée qui commence à se faire jour. Cette année, par exemple, il y a eu une initiative intitulée : « Les scolaires vont au cinéma » en partenariat avec diverses institutions. Ce projet consiste à donner aux enfants la possibilité de voir les maquettes et les marionnettes du film. Il permet aussi aux écoles publiques les plus défavorisées d’amener leurs élèves au cinéma avec des tarifs réduits, subventionnés par des institutions. Ils voient ainsi le film et découvrent comment il a été fait. De plus, pour la première fois, l’apprentissage de l’art (musique, peinture, dessin) s’intègre dans les programmes scolaires et les écoles publiques uruguayennes. Les professeurs doivent aussi être formés pour pouvoir transmettre aux enfants, et ça, c’est tout nouveau dans notre pays ! Tout ceci contribue à développer le goût et la façon de voir le cinéma. Mais tout n'en est qu'aux prémices. Heureusement, cette année, le deuxième long-métrage d’animation uruguayen, coproduit avec la Colombie, Anina d’Alfredo Soderguit, sort. Nous espérons qu’une fois terminé le circuit commercial, le film puisse être intégré à ce projet. Il a déjà reçu déjà plusieurs prix, ce qui est encourageant !

Pourquoi faîtes-vous des films pour enfants?

Nous travaillons depuis toujours pour les enfants. Nous avons déjà réalisé des petites séries d’animation pour eux. Les enfants sont un public merveilleux et créatif, une source d’inspiration. C’est dommage qu’avec le temps, nous, les adultes, les « déformions » plus que nous les formions !

Votre film est très intéressant parce que vous ne sous-estimez pas la capacité de réfléchir des enfants. Et c’est une histoire autant pour les adultes que pour les enfants puisque il y a aussi un sujet politique…

Une chose très particulière se passe avec le film quelque soit le public à travers le monde : les adultes préfèrent la première partie du film alors que c’est la seconde pour les enfants. La presse a beaucoup critiqué le film en disant que la seconde partie du film était un échec. Mais nous pensons que ces critiques n’ont aucune idée de ce qu’un enfant a en tête. Ils ne voient et jugent qu'avec des yeux d’adulte mais notre film n’est pas seulement un film pour les adultes, mais aussi pour les enfants. Ainsi, la critique ne prend en compte qu'un seul aspect. Les enfants comprennent très bien la morale du film et ils échangent spontanément beaucoup entre eux après les séances.

Le film traite également de la rencontre entre deux cultures…

C’est justement ça qui a inspiré le film. Nous avons lu que Selkirk, une fois sauvé et de retour à Londres chez ses parents, construisit une grotte et commença à domestiquer des chats comme il le faisait sur l’île, pendant sa captivité. Nous avons donc pensé que si cet homme regrette son séjour sur cette île, il n’y était donc pas si mal que ça ! Ensuite, nous avons vu qu’il avait fait plein de choses, comme construire une maison. Nous pensons qu'il a découvert différentes possibilités pour vivre. Il s’est révélé à lui-même. C’est ça que nous voulons transmettre : parfois nous avons des choses au fond de nous-mêmes qu'il est bon de trouver et de mettre en valeur.

Quelle est votre relation à Cinélatino et à Toulouse?

Nous sommes venus à Toulouse pour le Festival il y a dix ans environ et il était beaucoup plus petit ! Nous sommes impressionnés par son ampleur. Aujourd’hui, c’est un festival très important pour les réalisateurs latino-américains.

Paula Oróstica et Cédric Lépine

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