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Billet de blog 21 mars 2013

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Compétition - Carne de Perro (avec entretien complet avec réalisateur)

TOUS VICTIMESFERNANDO GUZZONI / CHILI FRANCE ALLEMAGNE 2011 / 1h2122 mars  _  22h  _ Gaumont WilsonPas d’images, juste le son d’une voix haletante, puis de l’eau qui coule. Après quelques secondes, un homme, tout aussi stressant que son souffle, apparaît à l'écran. Il passe un coup de fil puis se met à frapper sur tout ce qui l'entoure. Alejandro est, à l'image des premières minutes de Carne de perro, un personnage mystérieux mais surtout torturé, à la fois fictif et inspiré de la société chilienne actuelle.

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TOUS VICTIMES

FERNANDO GUZZONI / CHILI FRANCE ALLEMAGNE 2011 / 1h21
22 mars  _  22h  _ Gaumont Wilson

Pas d’images, juste le son d’une voix haletante, puis de l’eau qui coule. Après quelques secondes, un homme, tout aussi stressant que son souffle, apparaît à l'écran. Il passe un coup de fil puis se met à frapper sur tout ce qui l'entoure. Alejandro est, à l'image des premières minutes de Carne de perro, un personnage mystérieux mais surtout torturé, à la fois fictif et inspiré de la société chilienne actuelle.

« J'aimais bien l'idée de provoquer chez le spectateur un dilemme éthique, entre sympathie et haine pour ce personnage », explique le jeune réalisateur Fernando Guzzoni, qui signe son premier long métrage. Beaucoup de non-dits et une ambiguïté qui font toute la subtilité de cette fiction. Quelques signes anodins renseignent le spectateur sur le passé du personnage : un drapeau chilien, une conversation avec un ancien compagnon, des médailles… Un passé qu'il tente d'oublier, des souvenirs enfouis aux répercutions palpables et comme seul apaisement, l'eau. Sous la douche, dans la mer ou la piscine : « c'est comme si l'eau était inconsciemment un élément guérisseur ». Une fiction riche en symboles et en interrogations sur les conséquences qu’une étape sombre de l'Histoire peut provoquer sur une population.

Anaïs Chatelier

Bonus :
En 2010, Fernando Guzzoni a été sélectionné à la Résidence de Cannes, ce qui lui a permis d’écrire le scénario de Carne de Perro. Il a également remporté le prix du meilleur film au festival San Sebastian en 2012.

 ENTRETIEN COMPLET AVEC FERNANDO GUZZONI

La Pelicula : La programmation de Cinélatino met en avant cette année le thème « Cinéma et politique » autour de films de cinéastes d’âges et d’expériences diverses. Comment situez-vous Carne de perro dans ce contexte ?

Fernando Guzzoni : Je pense que mon film est un récit très actuel. Ce n'est pas un exercice révisionniste de l’histoire passée puisque le personnage principal de mon film vit dans le Chili d’aujourd’hui. Selon moi, c'est un film qui propose une réflexion sur les manières possibles pour une société, et en particulier la société chilienne, de se reconstruire après la dictature. Il s’agit aussi de s’interroger sur les ressources de ces personnages, qui ont été du « côté obscur », pour continuer à vivre comme tout autre citoyen. Ce film témoigne de la fracture existant au sein d'une société. Il est essentiel que le cinéma latino-américain en particulier puisse réfléchir sur le thème des régimes dictatures. Il est sain de réagir face à une conjoncture historique complexe. Avec le temps qui passe, une distance générationnelle se creuse entre réalisateurs. J'ai donc commencé à réfléchir à d'autres choses, à une deuxième ou troisième lecture, sur d'autres étapes de l'histoire.

N'ayant pratiquement pas connu la dictature, comment vous sentez-vous par rapport à cette époque ? Par rapport aux membres de ta famille, vous avez peut-être des souvenirs de cette époque ?

Je suis né pendant la dictature, en 1983, alors que celle-ci s'est officiellement terminée en 1990 ; mais les vestiges de la dictature sont encore présents aujourd'hui au Chili. Les actuels ministres du gouvernement, de nombreux sénateurs et les grands patrons chiliens furent les collaborateurs de Pinochet et la liste des personnes impliquées est bien longue ! La constitution qui dirige notre pays a été rédigée en 1973. Si je n'ai pas beaucoup souffert de la dictature en tant que telle, je souffre maintenant de toutes ses conséquences. Ce lien avec la dictature est encore très présent dans la vie des Chiliens parce qu'il conditionne notre quotidien. Avant la dictature, on pouvait étudier gratuitement, maintenant on doit tout payer, l’accès aux soins aussi. Ce n'est pas comme si c'était quelque chose de lointain, une mémoire romantique sur le passé. Non, c'est quelque chose qui est en nous aujourd'hui. C'est pour cela que cela me touche dans le sens où peu de choses ont été faites du côté de la démocratie.

 Comment avez-vous conçu le personnage principal ?

Ce qui m'a particulièrement intéressé dans ce personnage, c'est qu’il soit politiquement et humainement méprisable. Ce personnage est réel, ce n'est pas une pure invention. Bien sûr, la construction du personnage est fictive mais je l’ai construit à partir d’éléments réels. J'ai voulu montrer comment une personne comme celle-ci, ayant une morale et une éthique propres, est à la recherche d'une nouvelle identité, dans une société qui, dans le passé, lui avait donné des ordres. Il s'agit de comprendre comment vit un être humain avec cette contradiction et comment son fantôme le poursuit après avoir fait le pire. Mais ce qui m'intéresse surtout c'est la construction du drame humain, cette fracture, cette désintégration, cette dissociation avec l'affectif, la sexualité, l'entourage, les relations humaines, plus que de faire du prosélytisme politique.

 Comment est-ce possible de nos jours de construire une nouvelle société avec des gens si différents, connaissant leur implication passée avec la dictature ? Le slogan passé du « peuple uni » (pueblos unidos) est-il encore possible ?

Je pense que le peuple uni a un lien non seulement avec mon personnage, mais aussi avec la manière dont se structure la société. Je pense que la société chilienne maintient toujours en elle cette importante polarisation. Je partage donc cette idée que même aujourd'hui, on ne guérit pas et on travaille très profondément sur la blessure de la dictature. L’unité de la société est pour cette raison difficile.

Pouvez-vous également parler de votre travail avec les acteurs ?

Je vais surtout parler d'Alejandro Goic qui joue le rôle d'Alejandro. Nous avons fait un exercice assez étrange parce qu’Alejandro, l'acteur, a été victime de la dictature : il a été détenu et torturé à plusieurs reprises parce qu'il appartenait au parti socialiste clandestin. Dans ce film, il a dû en quelque sorte interpréter le rôle de son propre bourreau. C'était un exercice psychologique très complexe d’inversion d’identité et ce fut au début très difficile. Mais, il l'a fait et cela a été une manière pour lui d'exorciser précisément ce qu'il avait vécu. J'ai trouvé intéressant de faire ce travail parce que cela m'a révélé qu'au fond, dans une dictature, il n’y a finalement que des victimes qui souffrent.

 Dans le film, son identité durant la dictature n'est pas clairement révélée. Que souhaitiez-vous provoquer chez le spectateur ?

Mon intention était précisément de provoquer une émotion. Une émotion qui amène chaque personne dans un imaginaire. Il y a donc quelques petits éléments comme le drapeau, ce coffre qu'il ouvre ou cette petite conversation avec un ancien compagnon d'armes. Cela me paraissait trop facile de mettre une scène qui explique tout. Ce qui m'intéressait était de générer un mystère où nous ne savions pas exactement ce qu'il avait fait mais nous avions la sensation qu'il avait été du côté obscur. J'aimais bien l'idée de provoquer chez le spectateur un dilemme éthique, entre sympathie et aversion pour ce personnage. Finalement ce personnage est en pleine crise identitaire, en souffrance. Ma posture politique est beaucoup plus évidente et il n'y a pas de doute à cet égard. Mais au moment de faire le film, j'ai trouvé plus intéressant de jouer avec cette ambigüité.

 Dans le film, c'est intéressant de voir qu'il va chez le médecin parce qu'il a mal physiquement et le docteur lui répond que ce n'est pas un mal physique sinon mental et qu'il devrait consulter un psychologue. Nier ce mal intérieur, comment l'interprétez-vous ?

Il faut considérer la structure mentale du personnage, son expérience avec l'armée où l'émotion s'annule et où une personne peut se transformer en automate, opérateur. Dans son métier, on lui a appris à annuler toute émotion. Pour cette raison, il associe son déséquilibre à un problème physique et non pas à un problème mental ou émotionnel. Il nie, ferme les yeux, n'assume pas. Après avoir vécu une expérience si radicale, il y a une blessure interne qui se répercute dans la manière avec laquelle on agit avec ce qui nous entoure. C'est une des clés de la construction de ce personnage.

Justement, pour la construction du personnage, quelles indications avez-vous donné à Alejandro pour interpréter son personnage ?

J'ai effectué de nombreuses recherches. J'ai d'abord travaillé avec des avocats spécialistes des droits de l’Homme, chargés de retrouver tous les « Alejandro » relâchés dans la nature, une tâche très difficile parce que personne ne donne d'informations. Ils m'ont parlé des profils de ces personnes et bizarrement, certains traits de caractère se retrouvaient. Des points communs aussi par rapport à leur travail : beaucoup étaient conducteurs de taxis, gardiens, concierges, évangéliques ou alcooliques… J'ai lu aussi beaucoup de livres à ce sujet, des entretiens… Je me suis même intégré dans un groupe d'ex-militants. J'y ai rencontré des gens qui m'ont permis de comprendre les subtilités du personnage. Et enfin, j’ai énormément appris en discutant avec Alejandro Goic qui avait beaucoup à dire. C'est à partir de tout cela que nous avons créé ce personnage.

Si vous privilégiez les conséquences émotionnelles de la dictature sur les individus d’aujourd’hui, est-ce parce que l’information du passé est suffisamment connue de tous ? Dès lors, le cinéma peut apporter une compréhension émotionnelle de la réalité qui échappe aux seuls médias journalistiques ?

Je pense qu'au Chili il y a une espèce de cécité par rapport à ces thèmes. Quant à l'information, aujourd'hui, en 2013, ce qui est contradictoire c'est qu'il y a énormément d'informations. En un clic, on peut avoir l'information du monde entier, mais il reste des gens qui ne savent pas ces choses-là, ou plutôt ne veulent pas savoir. Au Chili, il y a eu une sorte d'amnésie : c'est un pays étrange à cet égard. Parfois, il arrive que lorsque les spectateurs voient une histoire à travers un personnage, ça les touche plus que la réalité, plus que s'ils voient une information à la télévision ou dans les journaux. Il y a alors quelque chose de magique dans le cinéma. Le cinéma permet aussi de réfléchir sur plusieurs thèmes, pas seulement politiques, mais aussi sexuels, religieux, intimement émotionnels. Carne de perro peut permettre à certains de savoir comment s'est développé leur propre pays. Ceci dit sans prétention : je le dis au sens où ce film n'est pas une réponse à quelque chose, mais plutôt une invitation à observer.

Votre film a-t-il été diffusé au Chili ?

Il sortira le 22 mai 2013 dans les salles du pays.

 Et à votre avis, comment le public chilien va-t-il le recevoir ?

Quant au nombre de personnes qui iront au cinéma, je n’en ai aucune idée : en général, le public chilien ne va pas voir le cinéma chilien dans les salles. Harry Potter et Iron Man, en revanche, ont davantage de succès. Mais je pense qu'un film qui apporte une réflexion sur le Chili d'aujourd'hui est un peu comme une proposition pour appréhender
notre histoire, notre position face aux uns et aux autres. Je pense que c'est un bon exercice sur la mémoire et le présent, j'espère qu'il aura un bon accueil.

Propos recueillis par Anaïs Chatellier et Cédric Lépine

Fiche film

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