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Billet de blog 22 mars 2013

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Autour du festival - Interview de Tin Dirdamal

LUTTE POUR L'EAURíos de hombres est votre deuxième film documentaire, et comme le premier, De nadie, il montre une situation politique et sociale de crise de pays latino-américains face aux USA. Considérez-vous ces films comme une forme de militantisme et d’engagement ?Je crois que c’est la dernière chose que je dirais « militant ou politique ». Je pense que c’est trop simple et superficiel de dire que c’est politique ou du militantisme.

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LUTTE POUR L'EAU

Ríos de hombres est votre deuxième film documentaire, et comme le premier, De nadie, il montre une situation politique et sociale de crise de pays latino-américains face aux USA. Considérez-vous ces films comme une forme de militantisme et d’engagement ?

Je crois que c’est la dernière chose que je dirais « militant ou politique ». Je pense que c’est trop simple et superficiel de dire que c’est politique ou du militantisme.

Pourquoi un sujet dans ce pays précisément, la Bolivie et pourquoi la guerre de l’eau ?

Pour résumer, il y a une ville en Bolivie, Cochabamba, qui n’a pas d’eau. Le gouvernement a privatisé l’eau pour la vendre à une firme américaine, Bretchel. La ville s’est soulevée contre une grande multinationale américaine, c’est donc une grande réussite pour ce petit pays d’Amérique latine. De manière très simpliste et quasiment adolescente, je me suis intéressé à ce combat à la « David contre Goliath », du petit contre la multinationale. Je suis parti pour un an à Cochabamba mais je suis resté sept ans. Je me suis rendu compte que cette idée simple, l’histoire de ce succès, n’est en réalité pas ainsi. Au final, il n’y a pas de victoire. Je me suis rendu compte que les intentions du mouvement social avaient des travers proches de ceux de la multinationale.

Quel a été votre travail préalable au documentaire ? Aviez-vous des idées de scénarios ?

Pour moi, commencer un documentaire en le basant sur un scénario déjà établi, c’est faire un documentaire mort. Si j’ai une idée préconçue, c’est très facile de trouver : je vais dans un lieu et je filme ceci et je dis que les gens disent ceci et cela...
Pour moi, le processus de réalisation d’un film est très important : non seulement ceci va changer mes idées mais aussi me confronter à mes idéaux. C’est pour cette raison que ce documentaire sur la Bolivie est intimement très proche de moi : je croyais très fortement en une idée et au cours du processus du film, il a fallu la casser. J’ai subi une dépression et j’ai été face à une véritable confusion avant d’arriver à quelque chose de différent. Le processus de création du documentaire s’est converti en une chose très vivante.

Avez-vous mené une longue enquête auprès des habitants et du personnel de l’entreprise ?

Oui, le fait est que lorsque tu es dans un lieu pendant tant d’années, c’est facile de trouver tout ce que tu veux et tout ce dont tu as besoin. Si tu restes seulement deux semaines, c’est très dur ; quand tu as tout le temps du monde, tu attends, c’est facile.

Espérez-vous faire bouger les mentalités grâce à vos films ? Espérez-vous un impact politique ?

Sans doute que lorsque j’ai commencé à faire des documentaires, et quand j’étais plus jeune, j’avais l’intention de changer les mentalités. Mais aujourd’hui, plus âgé, mon intention est différente. Ce à quoi j’aspire le plus est que mon documentaire puisse troubler un peu quelqu’un.
Au BAFICI (Buenos Aires International Festival of Independent Cinema) le 9 avril 2011, j’ai présenté ce documentaire pour la première fois. Le public s’est mis à huer les trois projections. Parce que si les mouvements sociaux proviennent du questionnement de la réalité, rien ne vient questionner ces mouvements sociaux. Personne ne dit vraiment « bon, il y a un mouvement social et rien ne continue vraiment ». Personne ne se demande si le mouvement social sert réellement à quelque chose.

Et au final, ce documentaire demande si le fait de s’organiser apporte une nouvelle logique. Pour ma part, je crois que non. Le fait de s’organiser ensemble, de créer un mouvement, apporte apparemment une nouvelle logique mais en fait c’est exactement la même qu’auparavant.

Pensez-vous que la guerre de l’eau s’est terminée par une victoire ?

Non, non, c’est pire qu’avant à Cochabamba. Initialement, les professionnels qui étudient l’eau sont toujours très superficiels, car ils se posent uniquement la question de savoir si elle va être publique ou privatisée. Apparemment, il y a une grande différence alors qu’en fait il n’y en a pas : il y a une logique et dans cette grande logique, il y a deux options qui sont quasiment équivalentes. Mais si tu cherches dans les racines, tu vois qu’elles sont déjà pourries.
Et ça provient du fait que l’être humain croit qu’il est capable de créer des lois des règles naturelles. L’humain croit pouvoir aller dans un lieu sans eau et avoir le droit à l’eau. Mais pour moi, c’est totalement absurde. Donc, en partant de cette idée, pour parler des Droits de l’Homme, je n’y crois pas. Je conteste le statu quo qui dit que les Droits de l’Homme sont une réponse vers un progrès, comme les droits à l’eau, à la santé. Mais ces droits existent au sein d’une même logique, dont on ne sort pas.

Je vais parler par exemple du droit à la santé : avoir le droit à la santé signifie que tout le monde doit avoir accès aux médicaments. Mais c’est une foutaise car ces droits nous viennent de la vision occidentale qui veut que tout le monde ait ce droit. C’est la même chose avec le droit à l’éducation. J’ai deux enfants qui n’ont jamais été à l’école et n’ont jamais été vaccinés, ni pris de médicament. Échappent-ils aux droits à la santé et à l’éducation ? Et pourtant, ils ne sont pas opprimés, c’est tout le contraire.

Quels sont vos autres projets de films ?

Je ne me suis jamais considéré comme cinéaste. En revanche, certains thèmes me tiennent à cœur et j’aime les creuser. Ma caméra me sert d’outil, comme un marteau, et me permet de faire une incision dans ces sujets pour les approfondir. Je ne cherche pas à faire des films, c’est la caméra qui me mène à eux. Tant que je pourrai faire des investigations sur un thème, j’utiliserai cet outil. Si je peux avoir un autre outil, je l’utiliserai. Il est possible que je ne fasse plus jamais de film si je trouve d’autres outils plus adaptés pour d’autres types de recherche.

Vous dites que filmer vous permet de modifier votre propre conception du monde, que c’est un outil d’exploration pour vous. Cependant, un film est également un outil de communication, il aura donc un impact sur d’autres gens ? Comment combinez-vous ces deux aspects ?

C’est un sujet philosophique très complexe. J’ai de moins en moins la volonté que mon film soit vu. Mon intention n’est pas que les gens voient les films. Mais je travaille les images du film, je le fabrique pour que la projection soit possible et rien de plus.

C’est avant tout un outil d’exploration, d’investigation ?

Pour moi, c’est important de transformer constamment ma manière de percevoir le monde et les films me le permettent.

Propos recueillis par Anne-Cécile Abit et Marie-Françoise Govin

Fiche film

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