Partager le cinéma physiquement avec d’autres

Nous l’écrivions ici même le 16 mars dernier, les projections publiques, les rencontres et les débats de la 42e édition de Cinéma du réel ont été annulées le vendredi 13 mars 2020 au matin. De cette 42e édition restent des films, des textes écrits, un parcours tracé à travers le cinéma, un engagement que nous avons tenté de faire exister autant que possible online …

En terme quantitatif, nous pouvons être satisfaits. On dénombre plus de 5 000 visionnages sur notre vidéothèque en ligne réservée aux accrédités, et plus de 9 000 visionnages sur les plateformes destinées au public Festival Scope, Tënk et UniversCiné pour la période du 20 mars au 15 avril. Par ailleurs, on compte plus de 35 000 visiteurs à notre page dédiée à la section Première fenêtre sur Mediapart, tandis qu’ils n’avaient été que 13000 en 2019.

De cette programmation en ligne il faut aussi retenir les retours de l’ensemble des jurys et de nombre de professionnels qui nous ont généreusement fait part de leurs sentiments : tous saluent la grande qualité de l’ensemble de la compétition et sa cohérence, la singularité de chacun des films et leur pertinence.

Mais ce succès ne doit pas nous faire oublier que le festival n’a pas eu lieu. Comme le remarquait Hortense Archambault, la directrice de la MC 93 « ce qui nous manque et va nous manquer encore ce n’est pas le lien, que grâce aux nouvelles technologies nous pouvons conserver même amoindri par l’absence de contact physique, ce qui nous manque c’est de faire et de partager des choses ensemble. » 

Non le festival n’a pas eu lieu car un festival c‘est avant tout partager physiquement le cinéma avec d’autres. Il n’a pas eu lieu car un festival, c’est une performance, un groupe qui se met en mouvement autour d’une programmation à un temps t. C’est-à-dire un parcours que nous proposons à des spectateurs et en même temps la somme des cheminements de tous ces spectateurs. Le festival est ainsi, et peut-être surtout, la fabrication d’un public qui pendant 10 jour se construit, fait corps, prend du plaisir, s’amuse.

Alors si nous pouvons dire que nous avons réussi quelque chose, il ne s’agit pas de plébisciter ce qui n’est qu’un ersatz de festival. Ce « quelque chose »  ne remplace pas ce à quoi nous sommes tellement attachés et qui fait l’expérience d’un festival : un mouvement, un happening où tous avons notre part à jouer. Pour nombre des cinéastes sélectionnés, et en particulier pour les cinéastes français qui montraient au festival leur film en première mondiale, cette première séance publique était à la fois un aboutissement et un commencement à la fois joyeux, intense, festif et nous savons qu’ils en ont été privés. Nous ne voulons pas minimiser leur déception qui est aussi la nôtre et nous faisons le vœu que d’autres festivals qui à partir de l’automne pourront se tenir s’emparent de ces films pour les montrer à leur tour. Car rien ne remplace ce moment de rencontre, ce moment où on perçoit comment une salle pleine de spectateurs vibre, comment elle réagit à ce qui se déroule sur l’écran. Ce moment, et l’échange qui lui fait suite, c’est ce qu’attendent à la fois les cinéastes et les spectateurs et ce moment n’a pas eu lieu.

Au-delà de la compétition, nous avions aussi conçu une programmation spécifique. Une programmation qui chaque année, se propose d’interroger la création documentaire pour en dessiner les contours, confronter les manières de faire des cinéastes et enrichir la réflexion et le travail de tous, cinéastes et autres professionnels, et de partager cette réflexion et ces œuvres avec le public. Cette programmation, et les débats et discussions que nous avions préparé, rendent compte de ce par quoi le cinéma documentaire est traversé à un moment donné. C’est un moment unique qui ne se rejoue pas.  Et ce moment, pour cette fois, est définitivement passé sans avoir pu exister.

Nous retiendrons de cette 42é édition des films qui ont été choisi avec soin, un palmarès pour la compétition, des textes, un catalogue, une affiche, des articles dans la presse, mais pas de performance, pas le happening, pas l’alchimie entre les films l’équipe et le public, et pas la fête.

L’annulation de la 42e édition de Cinéma du réel nous donne l’occasion d’affirmer notre ligne politique : concevoir le festival en tension entre sa dimension artistique et sa dimension publique. Il y a à la fois les artistes et leurs œuvres à révéler et à accompagner et une communauté de spectateurs, « le public » à mobiliser, nourrir et à interpeller. Jean Vilar disait à propos du festival d’Avignon qu’« Il faut avoir le courage de présenter au spectateur ce qu'il ne sait pas qu'il désire » ; Henri Faivre d’Arcier en disait ceci : «  Le vrai rôle d'un festival est d'aider les artistes à oser et à s'engager dans de nouveaux projets ». Ensemble, ces deux phrases définissent ce que nous nous efforçons de mener à bien et que nous sommes impatients de réussir à nouveau du 12 au 21 mars 2021 lors de la 43e édition de Cinéma du réel.

Catherine Bizern, déléguée générale de Cinéma du réel

 

 

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