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Billet de blog 11 mars 2022

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Entretien avec Mosco Levi Boucault, réalisateur de Mafioso au cœur des ténèbres

Trois collaborateurs de justice, ex-membres de Cosa Nostra, la mafia sicilienne, témoignent de leurs débuts et de leurs rôles au sein de l’organisation criminelle. Mais aussi de la façon dont ils l’ont trahie et quittée. Avec Mafioso, au cœur des ténèbres, Mosco Levi Boucault dévoile un pan de l’histoire de Cosa Nostra à travers ceux qui en ont été les « tueurs ».

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La réalisation de ce film et celle de Corleone ont-elles pu vous mettre en danger par les thèmes abordés ? Si oui, comment accepter ce risque ?
Mosco Lévi Boucault : Je ne l’accepte pas, je fais l’autruche. Si je pense au risque, je suis perdu. 

D’où vient cet intérêt pour la mafia, et pour Cosa Nostra en particulier ?
Je n’avais pas un intérêt particulier pour le sujet. Tout est parti d’une conversation avec un ami sicilien, policier, autour du Parrain de Coppola. Je lui ai confié la passion que j’avais pour cette trilogie qui s’apparente à une tragédie grecque. Il m’a rétorqué que la Mafia pour lui, Sicilien confronté à Cosa Nostra, était bien moins romantique, bien moins romancée ; que les mafieux siciliens qui se donnent le titre « d’hommes d’honneur » ne sont que des lâches et des crapules, attirés par le pouvoir et l’argent. La lecture des ouvrages de Saverio Lodato m’ont fait découvrir, sous le vernis du code d’honneur, des rites d’initiation et d’une pseudo-foi religieuse des mafieux, une histoire, un univers monstrueux, sadique, sans autre loi que celle du clan, de la secte. 

Il y a une volonté de désacraliser la mafia ? Est-ce un parti pris ?
Oui. Alexis Sweet a réalisé une série remarquable sur Toto Riina à partir du livre de deux grands journalistes de La Repubblica, Attilio Bolzoni et Giuseppe d’Avanzo. Mais qu’on le veuille ou non, la fiction, par le jeu des acteurs, par les qualités artistiques du réalisateur, vole haut. La Mafia réelle vole bas. Par ailleurs, les entretiens que j’ai eus avec les tueurs de Cosa Nostra m’ont montré que ces hommes en apparence puissants étaient vulnérables. Ils tuaient pour le compte d’un chef qu’ils vénéraient, mais pouvaient à leur tour être tués sur l’ordre de ce même chef vénéré. Par leurs paroles d’hommes désormais libres, ils désacralisent la Mafia, l’appartenance à la Mafia : quand vous entrez dans la Mafia, vous entrez dans un univers de terreur, vous cessez d’exister ; vous ne retrouvez votre existence qu’une fois dehors. « Être dehors » pour être soi-même, c’est un sentiment qui m’est cher. 

La Mafia a souvent été représentée à travers la pop culture. Comment vous appliquez-vous à dépasser cette « romantisation », ces clichés ?
Les hommes qui témoignent dans Mafioso sont des personnes réelles, capables de ripailler avec un homme de leur clan avant de l’étrangler, capables de séquestrer l’enfant d’un des leurs, de l’étrangler et de le dissoudre dans de l’acide pour ne pas laisser de traces. La Mafia, c’est aussi cet homme qui reconnaît qu’il aurait tué son père, dans le contexte de l’époque, si on le lui avait ordonné. Ces récits mettent à nu le roman qu’on peut se faire au sujet de la Mafia.
J’y ai ajouté les photos de l’Identité judiciaire auxquelles j’ai eu accès. Brutales dans leur froideur : la Mafia, c’est cet homme en costume de lin blanc qu’on soupçonne de ne plus être dans la ligne, qu’on enlève, qu’on attache par le cou à ses chevilles, qu’on fourre dans le coffre d’une voiture en le laissant se débattre et s’étrangler. Le documentaire a un avantage par rapport à la fiction : c’est nu, c’est cru, ce n’est pas interprété. Ça brûle parce que c’est nu. Coppola, c’est Michel-Ange. Nous, nous sommes plus proches de l’Identité judiciaire.

Vous êtes considéré comme quelqu’un de discret qui s’intègre tel un ethnographe dans les milieux que vous filmez. Est-ce cette discrétion qui vous a permis d’aller voir Brusca en prison et de gagner sa confiance ?
Non, parce qu’il a fallu que je me départisse de ma discrétion pour obtenir l’autorisation d’accéder à sa cellule. Je pense qu’il s’est confié à moi pendant plusieurs jours parce que… nous étions habillés de la même manière. C’est l’explication que j’aime me donner. Et parce que j’étais seul face à lui, que je n’avais pas l'œil collé au viseur de ma caméra. J’étais un homme comme lui, qui, quoique étranger, parlait sa langue et qui essayait de comprendre ce qui avait animé sa vie, ses choix. 

Le titre Mafioso, au cœur des ténèbres, est une référence à l'œuvre de Conrad. Pourquoi ce choix ?
J’aime cette image du « cœur des ténèbres ». Et l’association des deux mots : la profondeur des ténèbres associée à l’idée que les ténèbres ont un cœur, un cœur qui bat. Cela dit, pour éviter toute ambiguïté, j’ai souhaité être clair dès le générique : la mafia est un cancer qui détruit tout, et les mafiosi en sont les métastases. 

Propos recueillis par Benjamin Hausser, Victoire Lancelin & Charlotte Joannic

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