Cinéma du réel
Festival international du film documentaire
Abonné·e de Mediapart

105 Billets

0 Édition

Billet de blog 11 mars 2022

Cinéma du réel
Festival international du film documentaire
Abonné·e de Mediapart

Entretien avec Rayane Mcirdi, réalisateur du film Le Croissant de feu

Pour son premier projet de sortie d’études, Rayane Mcirdi nous plonge au cœur de son quartier d’enfance, la cité des Mourinoux. Le premier volet de sa trilogie Le Croissant de feu revient sur les questionnements de Samir et ses amis, habitants d’un quartier en métamorphose qu’ils ne peuvent se résoudre à quitter.

Cinéma du réel
Festival international du film documentaire
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pouvez-vous nous présenter le contexte de création du projet ?
Le Croissant de feu est une trilogie. Il y a deux ans, j’ai été en résidence à l’École Municipale des Beaux-Arts / galerie Édouard Manet à Gennevilliers, à l'issue de laquelle j’ai présenté les trois films. J’ai voulu travailler avec mon cousin Samir, le héros du film, sur les Mourinoux, la cité où j’ai grandi. Ce lieu est symbolique : mes grands-parents y ont été relogés en venant d’Algérie, puis ma mère y a vécu très longtemps, et moi également avant de déménager. En discutant du quartier avec Samir, on s’est aperçu que nos visions entraient en friction. Il disait que j’avais tendance à l’idéaliser, et que depuis la destruction des Gentianes en 2011, barre d’immeuble de la cité, symboliquement, le quartier n’existait plus. Ce constat est le point de départ de ce premier film de la série. Les deux autres concernent la génération de mes tantes et celle de mes grands-parents. 

Pourquoi ce titre, Le Croissant de feu ?
Ce film est un gros projet théorique. Je suis tombé sur les théories de Malcolm X, qui faisait partie du mouvement des Black Muslims. Ils défendaient la création d’un État noir au sein des États-Unis. Quand on a commencé à travailler le film avec Samir, on disait que les cités étaient aussi des espèces de territoires dans le territoire. Je trouvais donc que ça faisait lien avec le film. Plus tard, dans une de ses dernières interviews, Malcolm X a annoncé la création de son propre mouvement, The Muslim Mosque Inc., qui serait accompagné d’une publication pour en diffuser les idées : Le Croissant de feu. C’est l’idée de tout brûler, de mettre le monde en feu.

D’où l’ouverture du film sur des images d’archives de destruction d’immeubles ?
À la base, avec Samir, on voulait faire un film de science-fiction où le quartier était détruit et dans lequel les survivants devaient partir. Un film d’apocalypse. J’ai choisi ces images, parce que quand on était petits, c’était un événement marquant que l’on avait pour la première fois pu filmer au téléphone. On se montrait ces vidéos, qui me sont restées en mémoire et avec lesquelles je voulais faire un film.

Pourriez-vous contextualiser cette friction entre ces territoires que vous filmez ?
Ces destructions sont le résultat du projet du Grand Paris. Le but était de faire respirer les cités ; de pouvoir y circuler en cassant une partie des immeubles. Le tout a abouti à leur gentrification : à la place des grands ensembles, ils ont mis de nouveaux bâtiments, encerclés par des grilles et régis par l'accès à la propriété, ce qui alpague des Parisiens qui reculent hors de la capitale, faisant reculer les anciens habitants encore plus loin au vu du prix des nouveaux loyers. Le but annoncé était la mixité sociale. Finalement, personne ne se rencontre. Samir me disait que le quartier était mort, je lui répondais que dans ce cas, ils allaient devoir partir. C’était une fatalité. Mais il était incapable de me dire où aller. Ils sont tellement attachés à ce territoire qu’ils ne le quitteraient pour rien au monde. Le film s’est construit sur cette question, par laquelle j’ai compris que le déménagement rêvé serait plutôt temporel, vers le passé. 

Dans le film, on ne vous entend pas parler et les personnages ne s’adressent pas à la caméra. Pourquoi cette discrétion ?
Après mes études aux Beaux-Arts, qui ne se sont pas toujours bien passées, j’avais besoin de prendre du recul et de me rassurer vis-à-vis de l’endroit d’où je venais. Il fallait que je fasse ce retour aux origines : les Mourinoux, un quartier qui était un bon prétexte pour parler de l’histoire française de ma famille. Et comme ils parlent un peu pour moi, je n’avais pas besoin de plus. J’essaie d’être le plus discret possible : je ne veux pas guider leur parole. Je trouve que dans le cinéma français, on fait trop parler les gens selon ce qu’on voudrait leur faire dire. Il y a une urgence à reconstituer une histoire qui est la nôtre, à tous les niveaux de générations. 

Comment votre projet a été reçu dans le quartier ?
Il y a une grosse méfiance de toute forme de captation. Mon plus gros boulot a été de faire comprendre que je n’étais pas journaliste. Les personnes que je filme veulent maîtriser leur image, car elles se font tellement travestir qu’elles en sont traumatisées. Certaines expériences avec les médias leur ont donné l’impression qu’on leur vole leur parole, ou que celle-ci est moindre. Pour les filmer, il y a eu des deals : le film ne devait pas parler de violences policières ni de drogues, ni être diffusé sur Youtube. Puis on a fait un pot commun où on s’est demandé ce qu’on voulait dire. 
J’ai envie que ce film dialogue avec ceux qui ne connaissent pas ces quartiers-là. Je sais qu’à Pompidou, ce ne sera pas des gens de quartier qui vont venir, mais plutôt un public en majorité parisien et socialement privilégié. C’est pour cette raison que je m’attache à ce que ce soit les habitants qui parlent : il faut que l’on reprenne les rênes de cette parole. Ici, tout le monde a pris part à la production de l’objet filmique, et c’est pourquoi je n’ai pas hiérarchisé les crédits. 

Les conversations que vous filmez sont-elles spontanées ou travaillées pour la caméra ? 
Avec Samir, on a préparé un script avec de grandes scènes ouvertes. Par exemple, pour celle du parking, on a fait un mini casting à partir duquel on a construit les scènes. J’avais un cadre duquel je ne bougeais pas, et leur donnais les points où j’allais filmer. Dans le film, Samir est souvent sur son téléphone : par message, je lui demandais de poser telle ou telle question. J’ai choisi le docu-fiction car faire de la fiction aurait été compliqué : personne n’est acteur, et les fois où j’ai essayé de les faire jouer, ils se sont pris pour Robert de Niro ! D’un autre côté, je ne voulais pas tomber dans le reportage, un genre avec lequel on s’autorise souvent à parler des banlieues. Je suis très cinéphile, et des réalisateurs comme Chris Marker ou Hou Hsiao Hsien m’ont permis d’aller vers ces formes hybrides.

Propos recueillis par Thibaut Terdjanian et Mara Noury

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.